Alain marcha vers la rivière pour y revoir les étoiles.
Là elles paraissaient couler, devenir liquides et incertaines, s'infléchir, s'arrondir, se voiler sous une ride obscure et parfois se diviser en une foule de courtes lignes miroitantes. Elles allaient au fil de l'eau, s'égaraient dans les remous et mouraient, étouffées par de gros paquets d'herbes.
Pendant toute cette nuit Alain marcha auprès de la rivière. Deux ou trois souffles du matin enveloppèrent toutes les étoiles d'un linceul gris tendre rayé d'or et de rose. Au pied d'un arbre mince le long duquel tremblotaient des feuilles d'argent, Alain s'assit, un peu las; il mordit dans son pain et but à l'eau courante. Il marcha encore tout le jour. Le soir il dormit dans un enfoncement de la berge. Et le matin suivant il reprit sa marche.
Voici qu'il vit la rivière s'élargir et la plaine perdre sa couleur. L'air devenait humide et salé. Les pieds s'enfonçaient dans le sable. Un murmure prodigieux emplissait l'horizon. Des oiseaux blancs voletaient en poussant un cri rauque et lamentable. L'eau jaunissait et verdissait, se gonflait et jetait de la vase. Les berges s'abaissaient et disparaissaient. Bientôt, Alain ne vit plus qu'une grande étendue sablonneuse, au loin tranchée d'une large raie obscure. La rivière sembla ne plus avancer: elle fut arrêtée par une barre d'écume contre laquelle toutes ses petites vagues s'efforçaient. Puis elle s'ouvrit et se fit immense; elle inonda la plaine de sable et s'épandit jusqu'au ciel.
Alain était entouré d'un tumulte étrange. Près de lui croissaient des chardons des dunes avec des roseaux jaunes. Le vent lui balayait le visage. L'eau s'élevait par enflures régulières, crêtelées de blanc: de longues courbures creuses qui venaient tour à tour dévorer la grève avec leurs gueules glauques. Elles vomissaient sur le sable une bave de bulles, des coquilles polies et trouées, d'épaisses fleurs de glu, des cornets luisants, dentelés, des choses transparentes et molles singulièrement animées, de mystérieux débris mystérieusement usés. Le mugissement de toutes ces gueules glauques était doux et lamentable. Elles ne geignaient pas comme les grands arbres, mais semblaient se plaindre dans un autre langage. Elles aussi devaient être jalouses et impénétrables: car elles roulaient leur ombre pourpre à l'écart de la lumière.
Alain courut sur le bord et laissa tremper ses pieds par l'écume. Le soir venait. Un instant des traînées rouges à l'horizon parurent flotter sur un crépuscule liquide. Puis la nuit sortit de l'eau, tout au bout de la mer, se fit impérieuse, étouffa les bouches criantes de l'abîme par ses tourbillons obscurs. Et les étoiles piquèrent le ciel de l'Océan.
Mais l'Océan ne fut pas le miroir des étoiles. Ainsi que la forêt, il protégeait contre elles son cœur de ténèbres par l'éternelle agitation de ses vagues. On voyait bondir hors de cette immensité ondulante des cimes chevelues de cheveux d'eau que la main profonde de l'Océan retirait aussitôt à lui. Des montagnes fluides s'entassaient et se fondaient en même temps. Des chevauchées de vagues galopaient furieuses, puis s'abattaient invisibles. Des rangs infinis de guerriers à crinières mouvantes s'avançaient dans une charge implacable et sombraient parmi le champ de bataille sous le flottement d'un interminable linceul.
Au détour d'une falaise l'enfant vit errer une lumière. Il s'approcha. Une ronde d'autres enfants tournait sur la grève, et l'un d'eux secouait une torche. Ils étaient penchés vers le sable à l'endroit où viennent expirer les longues lèvres de l'eau. Alain se mêla parmi eux. Ils regardaient sur la plage ce que venait d'y apporter la mer. C'étaient des êtres rayonnés, de couleurs incertaines, rosâtres, violacés, tachés de vermillon, ocellés d'azur, et dont les meurtrissures exhalaient un feu pâle. On eût dit des paumes de mains étranges, autour desquelles se crispaient des doigts amincis; mains errantes, mortes naguère, rejetées par l'abîme qui enveloppait le mystère de leurs corps, feuilles charnues et animées, faites de chair marine; bêtes astrées vivantes et mouvantes au fond d'un ciel obscur.
—Étoiles de mer! Étoiles de mer! criaient les enfants.
—Oh! dit Alain, des étoiles!