L'enfant qui tenait la torche l'inclina vers Alain.

—Écoute, dit-il, l'histoire des étoiles. La nuit où naquit Notre Seigneur, le Seigneur des enfants, naquit au ciel une étoile neuve. Elle était énorme et bleue. Elle le suivait partout où il allait, et il l'aimait. Quand les méchants vinrent le tuer, elle pleura du sang. Mais quand il fut mort, au bout de trois jours, elle mourut aussi. Et elle tomba dans la mer et se noya. Et beaucoup d'autres étoiles en ce temps-là se noyèrent de tristesse dans la mer. Et la mer a eu pitié d'elles et ne leur a pas retiré leurs couleurs. Et elle vient tout doucement nous les rendre, chaque nuit, pour que nous les gardions en mémoire de Notre Seigneur.

—Oh! dit Alain, et ne pourrais-je les rallumer?

—Elles sont mortes, répondit l'enfant à la torche, depuis la mort de Notre Seigneur.

Alors Alain baissa la tête, et se détourna, et sortit du petit cercle de lumière. Car ce qu'il cherchait, ce n'était point une étoile noyée, une étoile morte, éteinte pour toujours. Il voulait, comme Dieu seul, allumer une étoile et la faire vivre, se réjouir de sa lumière, l'admirer et la voir monter dans l'air, loin des ténèbres de la forêt, qui cache les étoiles, loin des profondeurs de l'Océan, qui les noie. D'autres enfants pouvaient recueillir les étoiles mortes, les garder et les aimer. Celles-là n'étaient pas pour Alain. Où trouverait-il la sienne? Il ne savait; mais, certes, il la trouverait. Ce serait une bien belle chose. Il l'allumerait, et elle lui appartiendrait, et peut-être qu'elle le suivrait partout, comme la grosse bleue qui suivait Notre Seigneur. Dieu qui avait tant d'étoiles aurait la bonté de donner celle-là au petit Alain. Il en avait le désir si fort. Et quel étonnement pour sa grand'mère, quand il reviendrait! Toute l'horrible forêt en serait éclairée jusque dans son tréfonds. «Dieu n'est plus seul à allumer ses étoiles! crierait Alain. Il y a aussi mon étoile. Alain seul l'allume ici, pour faire la lumière au milieu des vieux arbres. Mon étoile! Mon étoile en feu!»

La lueur sautillante de la torche erra çà et là sur la grève, devint rougeâtre sous la bruine; les ombres des enfants se fondirent dans la nuit. Alain fut seul encore. Une fine pluie l'enveloppa et le transit, tissa entre lui et le ciel son réseau de gouttelettes. La lamentation des vagues l'accompagna; tantôt murmure, tantôt ululement; et parfois une forte lame venait détoner dans la falaise, se pulvérisait, fusait de tous côtés, ou se projetait parmi la noirceur de l'air comme un spectre d'écume. Puis la plainte se fit égale et monotone comme les soupirs réguliers d'un malade; puis ce fut une sorte de doux tumulte aérien, balbutiant et confus; puis Alain entra dans le silence…

III

Et des jours et des nuits se passèrent; les étoiles se levèrent et se couchèrent; mais Alain n'avait pas trouvé la sienne.

Il arriva dans un pays dur. L'herbe d'arrière-saison jaunissait tristement sur les longs prés; les feuilles des vignes rougissaient aux ceps avant la grappe âcre et serrée. Partout de régulières lignes de peupliers parcouraient la plaine. Les collines s'élevaient lentement, coupées de champs pâles, quelquefois avec la tache sombre d'un bosquet de chênes. D'autres, ardues, étaient couronnées d'un cercle d'arbres noirs. Les larges plateaux se hérissaient de masses menaçantes. Le vert indolent d'un groupe de pins y semblait joyeux.

A travers cette maigre contrée errait une source claire et pierreuse. Elle suintait doucement d'un tertre, laissait à sec la moitié de son lit sous les premiers coteaux, et se fendillait en bras qui allaient caresser le pied de vieilles maisons de bois aux châssis enguirlandés. Elle était si transparente que les dos des perches, des brochets et des vives apparaissaient en troupe immobile. Les cailloux effleuraient le fil de l'eau et Alain voyait des chats pêcher la nuit entre les deux rives.