«Et voilà l'histoire de saint Julien l'Hospitalier, dit Gustave Flaubert, telle à peu près qu'on la trouve sur un vitrail d'église, dans mon pays.»

C'est un vitrail de la cathédrale de Rouen, et M. Langlois en a publié un dessin dans ses collections. Lorsque Flaubert donna la Légende de Saint Julien à son éditeur, il lui écrivit pour lui demander de reproduire à la fin du livre la pieuse composition normande. Mais il avait peu d'estime pour le vitrail de Rouen, Il voulait faire admirer au lecteur l'extraordinaire différence qu'on trouve entre le conte orné splendidement et la naïve image provinciale. L'éditeur ne put réaliser le désir de Flaubert. Aujourd'hui encore, nous avons peine à imaginer la miraculeuse transformation d'art et de style qui habilla de pourpre et d'or ces simples figures, qui suspendit à des parois de palais les sanglantes tapisseries de chasses et de batailles, qui fit d'un lépreux aux lèvres bleuâtres un saint aux yeux d'étoiles, dont les narines soufflaient l'odeur de la rose.


Il faut lire le conte de Julien dans la Légende dorée pour apprécier le génie de transformation de Gustave Flaubert.

Julien, clans le récit du folklore, n'a aucun caractère personnel. C'est un homme soumis au destin, et qui n'est point coupable. Il n'éprouve pas l'impérieux besoin de solitude de ceux qui ont l'âme criminelle. Voilà pourquoi il accepte de partager la pénitence avec sa femme, «sa très douce sœur,» qui ne l'abandonne pas et qui meurt saintement avec lui. Julien, dans le conte de Flaubert, se présente devant sa femme après le meurtre: «Et d'une voix différente de la sienne, il lui commanda premièrement de ne pas lui répondre, de ne pas l'approcher, de ne plus même le regarder.» Seul, il subit un châtiment qui n'est pas immérité.

Car Julien, ainsi que l'a conçu Flaubert, a la passion voluptueuse du sang. Elle le saisit tout jeune. Il commence par le meurtre d'une souris pendant la messe. «Chaque dimanche il l'attendait, en était importuné, fut pris de haine contre elle et résolut de s'en défaire.» Il l'épie, une baguette à la main. «Il frappa un coup léger, et demeura stupéfait devant ce petit corps qui ne bougeait plus.»

Un peu plus tard, Julien tue un pigeon à coups de pierres. «Le pigeon, les ailes cassées, palpitait, suspendu aux branches d'un troène. La persistance de la vie irrita l'enfant. Il se mit à l'étrangler, et les convulsions de l'oiseau faisaient battre son cœur, l'emplissaient d'une joie tumultueuse et sauvage. Au dernier raidissement, il se sentit défaillir

Dès lors l'amour de tuer s'élève en lui. Il a une sorte de foi destructrice. Il touche véritablement au mystère sacré qui fera de lui un saint; car la destruction et la création ne sont-elles point sœurs? Hanté par les spectres de ses victimes, il ira jusqu'au meurtre le plus affreux. C'est un assassinat involontaire. Et cependant il y a une seconde où il se dit: «Si je le voulais pourtant!—Et il avait peur que le diable ne lui en inspirât l'envie.»

L'oracle du cerf devient ici une punition prononcée avec une autorité terrible:

«Le prodigieux animal s'arrêta; et les yeux flamboyants, solennels comme un patriarche et comme un justicier, pendant qu'une cloche au loin tintait, il répéta trois fois: