«Maudit! maudit! maudit! Un jour, cœur féroce, tu assassineras ton père et ta mère!»
Le conte de Flaubert est plein d'apparitions. Les pauvres victimes muettes viennent reprocher à Julien sa voluptueuse cruauté. On croirait que Flaubert est allé puiser aux sources mêmes de la légende l'horreur sacrée du meurtre des animaux.
De même que l'âme de Julien a été faite humaine, le décor du conte s'est précisé. Julien vit en fils de seigneur dans un château à quatre tours avec des toits pointus recouverts d'écailles de plomb. Son père est «toujours enveloppé d'une pelisse de renard»; quant à sa mère, «les cornes de son hennin frôlaient le linteau des portes». Nous sommes à une époque imprécise, mais entre le Xe et le XVe siècle. Le Prince de la légende devient «empereur d'Occitanie». La Châtelaine a de grands yeux noirs qui «brillaient comme deux lampes très douces. Un sourire charmant écartait ses lèvres. Les anneaux de sa chevelure s'accrochaient aux pierreries de sa robe entr'ouverte, et sous la transparence de sa tunique, on devinait la jeunesse du corps». Le Château qu'elle apporte en dot à Julien «était un palais de marbre blanc, bâti à la moresque, sur un promontoire, dans un bois d'orangers... Les chambres, pleines de crépuscule, se trouvaient éclairées par les incrustations des murailles. De hautes colonnettes, minces comme des roseaux, supportaient la voûte des coupoles, décorées de reliefs imitant les stalactites des grottes. Il y avait des jets d'eau dans les salles, des mosaïques dans les cours, des cloisons festonnées, mille délicatesses d'architecture, et partout un tel silence que l'on entendait le frôlement d'une écharpe ou l'écho d'un soupir.» Flaubert nous décrit tous les chiens de la meute de Julien, les bêtes qu'il chassait, la manière dont il «volait le héron, le milan, la corneille et le vautour». Au lieu que saint Antonin nous dit qu'il «se conduit avec vaillance à la guerre», nous apprenons ici qu'il combat «les templiers de Jérusalem, le suréna des Parthes, le négud d'Abyssinie et l'empereur de Calicut, les Scandinaves, des Nègres, des Indiens, des Troglodytes», et que «c'est lui, et pas un autre, qui assomma la guivre de Milan et le dragon d'Oberbirbach».
A l'aide de ces moyens, Flaubert nous transporte parmi le luxe fabuleux du monde de la chevalerie. Cependant il n'oublie jamais que l'histoire de Julien est un conte populaire. Il y a introduit des épisodes empruntés à des contes semblables.
L'aventure qui arrive à Julien avec une épée sarrasine est toute pareille à celle du prince Agib, qui fait tomber un couteau pointu d'une haute étagère.
«Son père, le voulant réjouir, lui fit cadeau d'une grande épée sarrasine.
«Elle était au haut d'un pilier, dans une panoplie. Pour l'atteindre, il fallut une échelle. Julien y monta. L'épée trop lourde lui échappa des doigts, et en tombant frôla le bon seigneur de si près que sa houppelande en fut coupée. Julien crut avoir tué son père, et s'évanouit.»
De même que les pauvres des Contes de Gascogne, le Lépreux a une extraordinaire lourdeur: