De là il contempla l'immensité fourmillante de l'univers; toutes les pierres, toutes les plantes, tous les arbres, tous les animaux, tous les hommes, avec leurs couleurs, avec leurs passions, avec leurs instruments, et l'histoire de ces choses diverses, et leur naissance, et leurs maladies, et leur mort. Et parmi la mort totale et nécessaire, il perçut clairement la mort unique de l'Africaine, et pleura.

Il savait que les pleurs viennent d'un mouvement particulier des petites glandes qui sont sous les paupières, et qui sont agitées par une procession d'atomes sortie du cœur, lorsque le cœur lui-même a été frappé par la succession d'images colorées qui se détachent de la surface du corps d'une femme aimée. Il savait que l'amour n'est causé que par le gonflement des atomes qui désirent se joindre à d'autres atomes. Il savait que la tristesse causée par la mort n'est que la pire des illusions terrestres, puisque la morte avait cessé d'être malheureuse et de souffrir, tandis que celui qui la pleurait s'affligeait de ses propres maux et songeait ténébreusement à sa propre mort. Il savait qu'il ne reste de nous aucun double simulacre pour verser des larmes sur son propre cadavre étendu à ses pieds. Mais, connaissant exactement la tristesse et l'amour et la mort, et que ce sont de vaines images lorsqu'on les contemple de l'espace calme où il faut s'enfermer, il continua de pleurer, et de désirer l'amour, et de craindre la mort.

Voilà pourquoi, étant rentré dans la haute et sombre maison des ancêtres, il s'approcha de la belle Africaine, qui faisait cuire un breuvage sur un brasier dans un pot de métal. Car elle avait songé à part, elle aussi, et ses pensées étaient remontées à la source mystérieuse de son sourire. Lucrèce considéra le breuvage encore bouillonnant. Il s'éclaircit peu à peu et devint pareil à un ciel trouble et vert. Et la belle Africaine secoua le front et leva un doigt. Alors Lucrèce but le philtre. Et tout aussitôt sa raison disparut, et il oublia tous les mots grecs du rouleau de papyrus. Et pour la première fois, étant fou, il connut l'amour; et dans la nuit, ayant été empoisonné, il connut la mort.


[CLODIA]

MATRONE IMPUDIQUE

Elle était fille d'Appius Claudius Pulcher, consul. A peine eut-elle quelques années, elle se distingua de ses frères et de ses sœurs par l'éclat flagrant de ses yeux. Tertia, son aînée, se maria de bonne heure; la plus jeune céda entièrement à tous ses caprices. Ses frères, Appius et Caïus, étaient déjà avares des grenouilles en cuir et des chariots de noix qu'on leur faisait; plus tard, ils furent avides de sesterces. Mais Clodius, beau et féminin, fut compagnon de ses sœurs. Clodia leur persuadait avec des regards ardents, de l'habiller avec une tunique à manches, de le coiffer d'un petit bonnet en fils d'or, et de le lier sous les seins avec une ceinture souple; puis elles le couvraient d'un voile couleur de feu et le menaient dans les petites chambres où il se mettait au lit avec elles trois. Clodia fut sa préférée, mais il prit aussi la virginité de Tertia et de la cadette.

Quand Clodia eut dix-huit ans, son père mourut. Elle demeura dans la maison du mont Palatin. Appius, son frère, gouvernait le domaine, et Caïus se préparait à la vie publique. Clodius, toujours délicat et imberbe, couchait entre ses sœurs, qu'on nommait Clodia toutes deux. Elles commencèrent à aller secrètement aux bains avec lui. Elles donnaient un quart d'as aux grands esclaves qui les massaient, puis se le faisaient rendre. Clodius était traité comme ses sœurs, en leur présence. Tels furent leurs plaisirs avant le mariage.

La plus jeune épousa Lucullus, qui l'emmena en Asie, où il faisait la guerre à Mithridate. Clodia prit pour mari son cousin Metellus, honnête homme épais. Dans ces temps d'émeute, il eut un esprit conservateur et borné. Clodia ne pouvait supporter sa brutalité rustique. Elle rêvait déjà pour son cher Clodius des choses nouvelles. César commençait à s'emparer des esprits; Clodia jugea qu'il fallait le défaire. Elle se fit amener Cicéron par Pomponius Atticus. Sa société était ricaneuse et galante. Auprès d'elle on trouvait Licinius Calvus, le jeune Curion, surnommé la «fillette», Sextius Clodius qui faisait ses courses, Egnatius et sa bande, Catullus de Vérone et Caelius Rufus, qui était amoureux d'elle. Metellus, pesamment assis, ne disait mot. On racontait les scandales sur César et Mamurra. Puis Metellus, nommé proconsul, partit pour la Gaule cisalpine. Clodia resta seule à Rome avec sa belle-sœur Mucia. Cicéron fut entièrement charmé par ses grands yeux flambants. Il songea qu'il pouvait répudier Terentia, sa femme, et supposa que Clodia quitterait Metellus. Mais Terentia découvrit tout et terrifia son mari. Cicéron, peureux, renonça à ses désirs. Terentia voulut davantage, et Cicéron dut rompre avec Clodius.

Le frère de Clodia s'occupait cependant. Il faisait l'amour à Pompéia, femme de César. La nuit de la fête de la Bonne Déesse, il ne devait y avoir que des femmes dans la maison de César, qui était préteur. Pompéia offrait seule le sacrifice. Clodius s'habilla, ainsi que sa sœur avait eu coutume de le déguiser, en joueuse de cithare, et entra chez Pompéia. Une esclave le reconnut. La mère de Pompéia donna l'alarme et le scandale fut public. Clodius voulut se défendre et jura qu'il ôtait, pendant ce temps, dans la maison de Cicéron. Terentia obligea son mari à nier: Cicéron porta témoignage contre Clodius.