Dès lors Clodius fut perdu dans le parti noble. Sa sœur venait de passer la trentaine. Elle était plus ardente que jamais. Elle eut l'idée de faire adopter Clodius par un plébéien, afin qu'il pût devenir tribun du peuple. Metellus, qui était revenu, devina ses projets et se moqua d'elle. Dans ce temps, où elle n'avait plus Clodius entre ses bras, elle se laissa aimer par Catullus. Le mari Metellus leur semblait odieux. Sa femme résolut de s'en débarrasser. Un jour qu'il revenait du Sénat, lassé, elle lui présenta à boire. Metellus tomba mort dans l'atrium. Désormais Clodia était libre. Elle quitta la maison de son mari et rentra vite se cloîtrer avec Clodius sur le mont Palatin. Sa sœur s'enfuit de chez Lucullus et revint avec eux. Ils reprirent leur vie à trois et exercèrent leur haine.
D'abord Clodius, devenu plébéien, fut désigné comme tribun du peuple. Malgré sa grâce féminine, il avait la voix forte et mordante. Il obtint que Cicéron fût exilé; fit raser sa maison devant ses propres yeux, et jura la ruine et la mort à tous ses amis. César était proconsul en Gaule et ne pouvait rien. Pourtant Cicéron gagna des influences par Pompée, et se fit rappeler l'année suivante. La fureur du jeune tribun fut extrême. Il s'attaqua violemment à Milon, ami de Cicéron, qui commençait à briguer le consulat. Aposté de nuit, il tenta de le tuer, renversant ses esclaves qui portaient des torches. La faveur populaire de Clodius diminuait. On chantait des refrains obscènes sur Clodius et Clodia. Cicéron les dénonça dans un discours violent: Clodia y était traitée de Médée et de Clytemnestre. La rage du frère et de la sœur finit par éclater. Clodius voulut incendier la maison de Milon, et des esclaves gardiens l'assommèrent dans les ténèbres.
Alors Clodia fut désespérée. Elle avait pris et rejeté Catullus, puis Caelius Rufus, puis Egnatius, dont les amis l'avaient menée dans les basses tavernes: mais elle n'aimait que son frère Clodius. C'est pour lui qu'elle avait empoisonné son mari. C'est pour lui qu'elle avait attiré et séduit des bandes d'incendiaires. Quand il fut mort, l'objet de sa vie lui manqua. Elle était encore belle et chaude. Elle avait une maison de campagne sur la route d'Ostie, des jardins près du Tibre et à Baïes. Elle s'y réfugia. Elle essaya de s'y distraire en y dansant lascivement avec des femmes. Ce ne fut pas suffisant. Son esprit était occupé par les stupres de Clodius, qu'elle voyait toujours imberbe et féminin. Elle se souvenait qu'il avait été pris jadis par des pirates de Cilicie, qui avaient usé de son tendre corps. Une certaine taverne lui revenait aussi à la mémoire, où elle était allée avec lui. Le fronton de la porte en était tout barbouillé de charbons, et les hommes qui y buvaient répandaient une odeur forte, et avaient la poitrine velue.
Rome l'attira donc de nouveau. Elle erra aux premières veilles dans les carrefours et les passages étroits. L'insolence éclatante de ses yeux était toujours semblable. Rien ne pouvait l'éteindre, et elle essaya tout, même de recevoir la pluie, et de coucher dans la boue. Elle alla des bains aux cellules de pierre; les caves où les esclaves jouaient aux dés, les salles basses où s'enivraient les cuisiniers et les voituriers lui furent connues. Elle attendit des passants parmi les rues dallées. Elle périt vers le matin d'une nuit étouffante par un étrange retour d'une habitude qui avait été la sienne. Un ouvrier foulon l'avait payée d'un quart d'as; il la guetta au crépuscule de l'aube dans l'allée, pour le lui reprendre, et l'étrangla. Puis il jeta son cadavre, les yeux grands ouverts, dans l'eau jaune du Tibre.
[PÉTRONE]
ROMANCIER
Il naquit en des jours où des baladins vêtus de robes vertes faisaient passer de jeunes porcs dressés à travers des cercles de feu, où des portiers barbus, à tunique cerise, écossaient des pois dans un plat d'argent, devant les mosaïques galantes à l'entrée des villas, où les affranchis, pleins de sesterces, briguaient dans les villes de province les fonctions municipales, où des récitateurs chantaient au dessert des poèmes épiques, où le langage était tout farci de mots d'ergastule et de redondances enflées venues d'Asie.
Son enfance passa entre de telles élégances. Il ne remettait point deux fois une laine de Tyr. On faisait balayer l'argenterie tombée dans l'atrium avec les ordures. Les repas étaient composés de choses délicates et inattendues, et les cuisiniers variaient sans cesse l'architecture des victuailles. Il ne fallait point s'étonner, en ouvrant un œuf, d'y trouver un bec-figue, ni craindre de trancher une statuette imitée de Praxitèle et sculptée dans du foie gras. Le gypse qui scellait les amphores était diligemment doré. Des petites boîtes d'ivoire indien renfermaient des parfums ardents destinés aux convives. Les aiguières étaient percées de diverses façons et remplies d'eaux colorées qui surprenaient en jaillissant. Toutes les verreries figuraient des monstruosités irisées. En saisissant certaines urnes, les anses se rompaient sous les doigts et les flancs s'épanouissaient pour laisser tomber des fleurs artificiellement peintes. Des oiseaux d'Afrique aux joues écarlates caquetaient dans des cages d'or. Derrière des grillages incrustés, aux riches parois des murailles, hurlaient beaucoup de singes d'Egypte qui avaient des faces de chien. Dans des réceptacles précieux rampaient des bêtes minces qui avaient de souples écailles rutilantes et des yeux rayonnés d'azur.
Ainsi Pétrone vécut mollement, pensant que l'air même qu'il aspirait fût parfumé pour son usage. Quand il fut parvenu à l'adolescence, après avoir enfermé sa première barbe dans un coffret orné, il commença de regarder autour de lui. Un esclave du nom de Syrus, qui avait servi dans l'arène, lui montra les choses inconnues. Pétrone était petit, noir, et louchait d'un œil. Il n'était point de race noble. Il avait des mains d'artisan et un esprit cultivé. De là vint qu'il prit plaisir à façonner les paroles et à les inscrire. Elles ne ressemblèrent à rien de ce que les poètes anciens avaient imaginé. Car elles s'efforçaient d'imiter tout ce qui entourait Pétrone. Et ce ne fut que plus tard qu'il eut la fâcheuse ambition de composer des vers.