En effet, dans des lettres datées du 1er juillet, Charles VI rappelait l'impossibilité où «son absence le mettait souvent de gouverner»; puis, laissant entendre que les ducs de Bourgogne et d'Orléans étaient encore sur le point d'entrer en conflit, il déclarait qu'il fallait cependant que les finances fussent régulièrement administrées; en conséquence il confirmait à la Reine le mandat qu'il lui avait donné précédemment d'apaiser les querelles; et, de plus, pour toutes les fois et tout le temps qu'il serait absent et empêché, il la chargeait de pourvoir, tant audit gouvernement des Finances, «qu'aux autres besognes du Royaume» qui exigeraient des mesures spéciales. Toute puissance lui était donnée à cet effet; elle devait s'entourer des conseils de ses oncles les ducs de Berry et de Bourbon, de ceux aussi d'autres seigneurs du sang et de toutes les personnes qu'il lui plairait; elle pourrait les réunir aussi souvent qu'elle le jugerait utile pour s'éclairer sur les diverses questions d'affaires[747].

[747] Arch. Nat. J 402, pièce 16.

Isabeau investie de tels pouvoirs n'eut pas de peine à rétablir la bonne entente entre les ducs de Bourgogne et d'Orléans qui avaient, maintenant, intérêt à se conformer à ses avis; d'ailleurs tous les deux étaient alors trop préoccupés des événements du dehors pour continuer leur lutte autour du pouvoir; c'était bien plutôt sur le terrain diplomatique qu'ils méditaient de se combattre.


L'administration des Finances était, à ce moment, organisée comme suit[748]: à la tête, la Reine, assistée d'un Conseil réuni par elle chaque fois que bon lui semblait; au-dessous venaient les receveurs généraux, conseillers sur le fait des aides: Guillaume de Dormans, archevêque de Sens, Thibaut de Mezeray, Jean Piquet, Jean Taperel, Gontier Col. La présidence de la Commission appartenait à Charles d'Albret.

[748] La liste des Receveurs généraux est donnée dans des lettres de Charles VI en faveur du duc de Berry (octobre 1402). Arch. Nat. K 55, pièce 18.

Isabeau semble n'avoir usé de son autorité dans les questions de finances que pour faire aboutir certaines combinaisons profitables aux siens et à elle-même. Insouciante des vrais intérêts du Royaume, incapable de prendre l'initiative des réformes urgentes, non seulement elle ne fit rien pour enrayer les dépenses excessives, mais elle dilapida le revenu des impôts. Ainsi, le Conseil ayant décidé, sur l'avis du duc de Bourgogne, de frapper d'une amende «tous ceux qui avaient conclu des contrats usuraires et frauduleux», les grosses sommes d'argent touchées par les collecteurs semblèrent avoir été versées «dans un sac percé», suivant l'expression d'un chroniqueur[749]: c'est qu'Isabeau venait de marier son frère en lui donnant une dot magnifique, et qu'au même temps, elle avait à pourvoir à l'entretien d'un nouvel hôte dans sa Maison, le jeune duc de Bretagne.

[749] Religieux de Saint-Denis, Chronique de Charles VI, t. III, p. 39.

On se rappelle les engagements de mariage pris à Tours, en 1392, et leur éclatante rupture lors de l'expédition entreprise par Charles VI contre la Bretagne. Peu de temps après l'accident survenu au Roi dans la plaine du Mans, Philippe de Bourgogne s'était empressé de signer la paix et les bonnes relations de la petite cour de Rennes avec Paris s'étaient renouées: le duc Jean V avait même envoyé comme présent un des tableaux qui ornaient la chambre de la Reine[750]. Puis on s'était de nouveau occupé des anciens projets de mariage, et dès 1395, on était d'accord, de part et d'autre, sur la date des fiançailles; mais les futurs époux étaient alliés au troisième degré et le pape Benoît XIII faisait attendre sa dispense. Enfin, le 1er août 1396, le Roi, la Reine et le duc Jean V fiancèrent Jeanne de France, âgée de six ans, avec Jean de Montfort, héritier de la Bretagne; la dot de Jeanne devait être payée dès que les promis seraient nubiles[751]. En attendant, la fiancée continuerait d'être élevée et soignée dans la Maison de la Reine, tandis que son futur demeurerait en Bretagne. Mais dans le bref du pape une grave omission avait été commise: l'âge des princes n'y était pas mentionné, l'acte était nul; il fallut solliciter une seconde dispense. Dès qu'elle fut obtenue, de nouvelles fiançailles furent célébrées en bien plus grande solennité que les premières, sur l'ordre exprès de Charles VI[752] (30 juillet 1397).

[750] Arch. Nat. KK 41 fº 107-114.