Le 11 juin, Charles VI, alors en bonne santé, avait suspendu l'office des Trésoriers de France[923]; il se proposait de réduire leur nombre «pour le bien et la prospérité de son domaine[924]», comme il avait déjà fait le 19 mai pour les Conseillers-généraux des Aides. Mais le Roi étant retombé dans son mal, la Reine et les Princes jugèrent que «aucunes nécessités étaient survenues de besogner au Trésor»; et Isabeau, assistée de ses oncles, tint personnellement un Conseil où, «en sa présence et à son plaisir», on décida que Raoul d'Auquetonville et Jean de la Cloche seraient réintégrés dans leurs offices et qu'on leur adjoindrait Gontier Col (août 1403)[925].

[923] Les trésoriers de France n'étaient, au XIIIe siècle, que les officiers préposés par le Roi à la garde de son trésor; au XIVe siècle, ils étaient devenus les chefs réels de l'administration des finances, avec le concours de la Chambre des Comptes et sous sa surveillance. «Ils avaient la direction supérieure de tout ce qui concernait le domaine de la couronne, qu'administraient sous leurs ordres les baillis, les sénéchaux et les prévôts, et celle des services de recette et de paiement.» A. Vuitry, Etudes sur le Régime financier de la France, nouvelle série (Paris, 1883, 2 vol. in-8º), t. I, 289-290 et t. II, p. 387.

[924] Arch. Nat. P 2530, fº 234.

[925] Ibid.

Peu après cette séance, les ducs se rendirent à Dourdan[926] où le 8, Isabeau dépêcha «hastivement de nuit Jean le Charron à Monseigneur de Berry[927]», et le 10, un autre message, non moins pressé, au duc de Bourgogne[928]. On a tout lieu de supposer que ces deux courriers portèrent aux Princes les observations de la Reine sur la mesure adoptée dans le dernier Conseil. Bientôt, Jean de Montagu, évêque de Chartres, président de la Chambre des Comptes, fut mandé à Dourdan et chargé par les Princes d'aller à Orléans pour obtenir l'adhésion du frère du Roi. Celui-ci approuva le choix des trois Trésoriers, mais demanda qu'on en adjoignît un quatrième, Audry du Moulin, ancien Trésorier des guerres. Isabeau et les ducs y consentirent volontiers[929].

[926] Dourdan, ch.-l. de cant., arr. de Rambouillet, dép. de Seine-et-Oise.

[927] Arch. Nat. KK 46, fº 9 rº.

[928] Ibid.

[929] Arch. Nat. P 2530, fº 254.

Le 18 août, Jean de Hangest, sire de Heuqueville vint, de la part de la Reine, inviter la Chambre des Comptes à enregistrer la nomination des nouveaux Trésoriers. Il ne cacha pas que tout délai mécontenterait la Reine et les Princes. Mais les gens des Comptes étaient hostiles à Isabeau et se méfiaient des créatures que son caprice pouvait élever aux grandes charges du Royaume. Ils refusèrent donc l'enregistrement; ils prétextèrent que les lettres de suspension avaient été passées «par le Roi en son Conseil», que les lettres de nomination, ne portant pas la même mention, n'étaient pas valables; qu'elles parlaient d'autres lettres dont la Chambre n'avait pas eu connaissance, et que celle-ci en exigeait la communication avant d'instituer les Trésoriers. Vainement Nicolas du Bosc, évêque de Bayeux, fit observer que la Reine et les Princes ne prendraient pas en patience un tel délai, les gens des Comptes ne cédèrent point; mais pour «desmouvoir la Royne de l'affection qu'elle avait à ce que les Trésoriers fussent reçus et excuser la Chambre du délai», ils chargèrent l'évêque de Bayeux de lui exposer la situation financière de la France[930].