[101] Ils espéraient amener le duc de Lorraine à l'obédience du pape Clément VII.
Le moine chroniqueur de Saint-Denis raconte que pour arriver à une solution, il fut décidé d'envoyer aux ducs de Lorraine, de Bavière et d'Autriche un peintre habile qui ferait le portrait de leurs filles et que les images seraient soumises au choix du roi. Le projet aurait été exécuté et Charles VI se serait prononcé pour Elisabeth de Bavière. Cette anecdote a fait fortune. On a même cru, au XVIIe siècle, avoir retrouvé le portrait d'Elisabeth dans l'œuvre non signée d'un peintre flamand, représentant une jeune fille au visage un peu allongé, les yeux bleus et bien fendus sous un front bombé, le nez tombant droit, la bouche petite et agréable[102]. Mais, la facture de cette toile ne permet pas le doute sur sa date: un tel fini d'exécution n'a été atteint que très avant dans le XVe siècle[103].
[102] Vallet de Viriville, Isabeau de Bavière, reine de France (Paris, 1859, 40 p. in-8º), p. 1.
[103] Ce portrait, longtemps exposé dans une des galeries du Musée du Louvre, est actuellement placé dans le cabinet d'un des conservateurs qui a bien voulu nous donner son opinion sur la date de la peinture.
Quel que soit le charme de l'ingénieuse historiette rapportée ou inventée par le chroniqueur de Saint-Denis, il faut renoncer à y ajouter foi[104]; la vérité est qu'aucune des trois alliances proposées ne plaisait au duc de Bourgogne dont la voix était prépondérante dans les affaires diplomatiques. Non moins déçu que les autres princes par le sec refus d'Etienne III, Philippe avait accepté qu'on se mît en quête d'une autre union pour Charles VI; mais au fond, il n'avait pas abandonné ses vues sur la Bavière, et quand il eut reconnu que la France ne pouvait tirer aucun profit, pour ses guerres, de la Lorraine, de l'Autriche, ni de la maison de Lancastre, il fut d'avis de laisser «la chose demeurer[105]», se réservant de renouveler plus tard, en préparant les voies avec plus de soin, les démarches auprès des Wittelsbach[106]. Or, dans la conduite de cette affaire qu'il avait pourtant faite sienne, il fut devancé par l'initiative d'une femme experte en ce genre de négociations.
[104] Pour tout ce qui concerne le mariage de Charles VI, le moine chroniqueur de Saint-Denis est peu ou mal renseigné. Son récit d'ailleurs est en contradiction avec celui de Froissart, témoin oculaire des cérémonies du mariage.
[105] Froissart..., liv. II, ch. CCXXVI, t. IX, p. 96.
[106] Philippe de Bourgogne... «Nul temps à peine avoit repos, puis à conseil, puis à chemin querant voyes tous jours d'actraire aliances... traictant et conseillant divers mariages pour actraire les Alemans affin de bien». Christine de Pisan, Le livre des faits et bonnes mœurs du sage roi Charles V (éd. Michaud et Poujoulat), t. II, p. 19.
Le 12 avril 1385, à Cambrai, en présence de Charles VI, de toute la chevalerie de Bourgogne, de Brabant et de Hainaut furent célébrées de doubles noces: le duc Albert mariait son fils aîné, Guillaume d'Ostrevant à la fille du duc de Bourgogne, Marguerite; et une de ses filles, Marguerite de Hainaut, à Jean, comte de Nevers, fils aîné du duc de Bourgogne[107]. Cette union des Maisons de Bourgogne et de Bavière-Hollande, était l'œuvre de Jeanne, duchesse de Brabant[108], qui avait mis au service de la Maison de Bourgogne ses rares talents de diplomate. C'était elle qui menait et surveillait les intrigues, les ambassades et les messages; elle assistait aux conférences, prenait part aux débats; sa logique triomphait des objections intéressées et l'entente se faisait sur ses avis habilement présentés. Encouragée par son double succès, elle projeta de reprendre en sous-œuvre, la mission confiée au seul Frédéric de Bavière. Les offres faites par la cour de France à Etienne III l'avaient vivement occupée, et son désappointement était grand qu'elles eussent été déclinées.
[107] Froissart..., liv. II, ch. CCXXII, t. IX, p. 51 et 52, 54-56. Sur la magnificence des fêtes de Cambrai. Cf. E. Petit, Itinéraire des ducs de Bourgogne.., preuves, p. 518.—Jean, comte de Nevers était né à Dijon en 1871.