Isabeau, qui n'était pas encore initiée aux splendeurs de l'hôtel Saint-Pol, put déjà connaître, à Vincennes, combien était grande la richesse de la royauté française.

Se rendait-elle dans l'Oratoire de la grande Tour? devant ses yeux, entr'autres joyaux d'un prix inestimable et d'un art exquis, l'Histoire sainte s'étalait, racontée par l'or et les pierreries: Ici, sur «une chayère à quatre marches» une Notre Dame d'argent, ayant saint Joseph auprès d'elle, recevait les hommages des trois rois «sous un demy ciel à feuillage auquel pendait l'estoille»[172]. Là, Notre-Seigneur en jugement, montrait ses plaies, «un chappel garny de trois diamants en sa tête, deux gros saphirs ronds à ses pieds, deux angelots auprès, dont l'un portait les clous faits de trois diamants, l'autre la croix garnie de perles et d'émeraudes, tandis qu'au-dessous, les âmes se levaient des sépulcres. Un peu plus loin, un Crucifix, avec deux angelots, garni de saphirs aux deux branches, et au sommet de la croix, un pélican; au-dessous, Notre Dame en un tabernacle, assistée de saint Pierre et de saint Paul. Puis c'étaient des légendes de saints, sculptées ou ciselées en joyaux du plus grand prix: «sainte Marguerite qui sault d'un dragon»; saint Jean-Baptiste «tenant l'aignel»; et des reliques de la Madeleine «en un cristal orné d'émeraudes».

[172] Cette description des richesses de Vincennes est empruntée à l'Inventaire du mobilier de Charles V..., dressé par ordre du Roi en 1379-1380 et publié par J. Labarte dans la Coll. des Doc. Inéd.., (Paris, 1879. in-4º), p. 274-279 et 282-316.

Pour gagner la Chapelle auprès de l'oratoire, Isabeau passait devant «le reloge aux contre-poids d'argent, qui fut du roy Philippe le Bel»; ses pieds foulaient de superbes tapis à lions d'or. Dans «l'Estude du Roy», auprès de la «haulte chambre», étaient réunis des chefs-d'œuvre d'orfèvrerie, quelques-uns bizarres, comme «ce chamel sur une terrasse garnie de perles, la boce d'une coquille d'une seule perle», et qui était un chandelier à deux branches; d'autres représentaient des sujets religieux: ainsi, la Vierge, assise sur une mule noire que saint Joseph conduisait par la bride; d'autres, des faits mythologiques, comme le miroir garni d'or où étaient émaillés «Narcizus et sa mie à la fontaine». Dans cette même salle, on voyait des objets ayant appartenu aux ancêtres du Roi, entr'autres «le coutel de quoy saint Louis se combatit quand il fut prinz». Les murs étaient couverts de tableaux de bois, de cuivre, d'ivoire, de broderies. Combien d'autres merveilles encore étaient conservées à Vincennes: le Psautier de saint Louis, les belles Heures de Charles V, enfermées dans un écrin de cyprès marqueté et ferré d'argent doré!

«L'Estude en la poterne du donjon» contenait de nombreuses pièces de soie, des draps d'or et d'argent, et aussi les plus fines toiles de Laon, de Compiègne et de Reims. Enfin, dans un réduit secret, était placé le Trésor de la famille royale: les couronnes, les colliers et les parures en pierres précieuses.

A la vue de tout ce luxe, au milieu duquel la fortune venait de la transporter, la fille d'Etienne III éprouva un très vif mouvement d'orgueil, sentiment bien légitime, et qui, du reste, n'obscurcit pas dans le cœur de la jeune Reine, le souvenir de sa famille et du manoir de ses ancêtres.

Quand Isabeau sortait du château du Bois, le but tout indiqué de sa promenade était Beauté[173]; à travers la forêt, on la conduisait à ce lieu «moult délectable», coin de nature si pittoresque, avec ses prés, «ses jardins déduisables, ses vignes et ses moulins branlans».

[173] Le château de Beauté n'était pas comme Vincennes une forteresse, mais une maison de plaisance, que Charles V avait meublée avec le plus grand luxe et aménagée pour y jouir à l'aise des beaux spectacles de la nature. «C'est pour Beauté que le Roi avait commandé des orgues de fabrication flamande, et de somptueuses tapisseries... L'hôtel était pourvu d'une cour carrée du haut de laquelle on découvrait une immense étendue de pays..., dans le parc, d'habiles oiseleurs élevaient des rossignols en cage... et y nourrissaient en liberté des tourterelles blanches.» C'est à Beauté que l'Empereur Charles IV avait résidé lors de son voyage en France (janvier 1378), et que Charles V se sentant mortellement atteint, s'était fait transporter (20 juillet 1380) pour y passer ses derniers jours. S. Luce, La France pendant la guerre de Cent Ans (2e série), p. 41-44.

«Marne l'ensaint; les haulz bois profitables