[305] La vigilance apportée par la Reine à sauvegarder les biens de cette abbaye ne lui était pas inspirée par le seul désir de faire justice à tous et de bien gouverner son Hôtel, mais aussi «par la grant affection et dévotion especiale» qu'elle avait «aux religieuses de Longchamp et à leur église».—Monastère de Franciscaines, fondé en 1290 sur les bords de la Seine, à peu de distance de Paris, par Isabelle de France, sœur de Louis IX, Longchamp avait été depuis lors honoré des bienfaits des rois et placé sous la protection particulière des reines, et sa fondatrice était devenue une grande sainte, à laquelle les femmes de la Maison de France avaient voué un véritable culte. Isabeau suivait donc une tradition en se plaçant sous le patronage de cette sainte Isabelle «miroir d'innocence, exemple de piété, rose de patience, lis de charité»—dont la biographie, écrite à la demande des princes français célébrait «la simplicité, la modestie, l'amour de l'étude et la sagesse». Voy. Acta Sanctorum... (éd. par les R.R.P.P. Bollandistes, Paris et Bruxelles, 1863-1894, 64 vol. in-fº), t. VI, du mois d'août, p. 786-806.
De 1389 à 1392, les déplacements d'Isabeau sont fréquents; mais il est à remarquer qu'ils ont tous pour but des pays peu éloignés de Paris, et que, dans une zone restreinte, les mêmes villes, les mêmes sanctuaires sont visités par la Reine, à tour de rôle pour ainsi dire, aux mêmes époques de l'année. C'est presque toujours au pays de l'Oise ou aux environs de Chartres qu'elle se transporte et se fixe pour un temps.
«Un roi en sa jeunesse doit visiter et connaître ses gens[306]» disaient, en 1389, les deux principaux ministres de Charles V, Bureau de la Rivière et Jean le Mercier[307]. Ils ne parlaient pas de la Reine. Ces hommes politiques estimaient, sans doute, que les devoirs de la maternité et ceux de la représentation à la cour, suffisaient à l'occuper. Théorie imprévoyante, dont l'application à Isabeau devait produire de fâcheux effets! Celle-ci ne sera pas présentée aux provinces, elle ignorera «les gens de France»; et, plus tard, devenue régente, elle ne comprendra pas le sens de certaines manifestations populaires.
[306] Froissart, Chroniques..., liv. IV, ch. IV, t. XII, p. 38.
[307] Jean le Mercier, seigneur de Noviant, chevalier, capitaine et gouverneur de la ville et du château de Creil,—notaire et secrétaire du roi Jean II, en 1360,—sergent d'armes, puis huissier d'armes et trésorier des guerres de Charles V en 1369,—conseiller général sur le fait des aides en 1373—maître d'hôtel de Charles VI avait été choisi par le Roi en novembre 1388 comme l'un des membres du nouveau conseil de gouvernement. Sa compétence s'étendait surtout à l'administration financière. Cf. H. Moranvillé, Étude sur la vie de Jean le Mercier (Paris, 1888, in-4º).
Au commencement de l'année 1389, Isabeau résida quelque temps au château de Vincennes[308]. De là, elle se rendit au nord de Paris; Mantes, Creil la retinrent pendant les dernières semaines de février et tout le mois de mars[309]. Le Roi voyageait de son côté, en Normandie; le 13 mars, il envoyait un marsouin à sa femme[310] et le 25, il lui dépêchait un message pour l'avertir qu'il était à Rouen[311].
[308] C'est de l'hôtel du Séjour, sis à Conflans-lès-le-pont de Charenton, que, le 8 février, la Reine datait l'acte de sauvegarde en faveur des Dames de Longchamp. Arch. Nat., K 53 A, pièce 79.
[309] Arch. Nat. KK. 30, fº 48 rº.