CHAPITRE PREMIER
LA FOLIE DE CHARLES VI
En juillet, le Roi était parti pour la Bretagne, malade, et contre l'avis des médecins; quand Isabeau le revit, il était frappé d'un mal incurable[515].
[515] Voy.: Froissart, Chroniques..., liv. IV, ch. XXIX, t. XIII, p. 93-98.—Religieux de Saint-Denis, Chronique de Charles VI, t. II, p. 19-23.—Cf. aussi: Dr Chereau, De la maladie du roi Charles VI et des médecins qui ont soigné ce prince dans l'Union médicale (année 1862, t. XIII, p. 321, 369, 417, 465 et suiv.).—Dr Lizé Description et nature de la maladie de Charles VI dans le Bulletin Soc. agriculture de la Sarthe (t. XIII, année 1872, p. 345-357)
Le 5 août, en traversant la plaine du Mans, Charles VI avait été pris d'un accès de frénésie furieuse qui, après l'avoir porté aux pires violences, l'avait fait tomber inerte et comme foudroyé entre les bras de ses chambellans. Sa prostration dura de longs jours, pendant lesquels il resta «sans sonner ni répondre paroles», tandis que les yeux lui tournaient «moult merveilleusement en la tête».
D'après Froissart, la première pensée des Princes aurait été de cacher à la Reine l'état de Charles, et, la nouvelle de son mal s'étant répandue très rapidement, Philippe de Bourgogne aurait ordonné à tous et à toutes de la chambre d'Isabeau de n'en faire aucune mention en la présence de celle-ci. Mais, comme le chroniqueur donne pour seule raison de ces ordres «que la Reine était durement enceinte», avançant ainsi d'une année la sixième grossesse d'Isabeau, on peut douter que le silence prescrit ait été fidèlement observé. La Reine dut revoir le Roi quand, l'esprit toujours dérangé et le corps dans un abattement extrême, il traversa Paris pour se rendre, sous la conduite de son frère, à Creil où, espérait-on, le bon air et la vue du beau et calme pays de l'Oise hâteraient sa guérison[516]. D'ailleurs il est invraisemblable qu'on ait pu dissimuler longtemps la vérité à la Reine, car peu après l'événement les oncles de Charles VI prirent la direction des affaires.
[516] Jarry, Vie politique de Louis d'Orléans, p. 95.—Charles VI et le duc d'Orléans traversèrent Paris le 1er septembre. «Telle fut la gravité de cette première attaque que Charles tenta un jour de se jeter par la fenêtre de la chambre qu'il occupait à Creil, et un médecin de province fit construire à la fenêtre de cette chambre un balcon grillagé en saillie sur la cour et d'où le prince pouvait sans danger, voir jouer à la paume dans les fossés du château.» Dr Chereau, De la maladie du roi Charles VI (Union médic., t. XIII, p. 323).
Dès qu'Isabeau connut le malheur qui la frappait, elle gémit et pleura abondamment. Pourtant la nouvelle que Charles était devenu fou ne pouvait être absolument inattendue pour sa femme; plusieurs signes avant-coureurs avaient fait présager une catastrophe plus ou moins prochaine et l'événement fatal venait seulement d'être précipité par une frayeur mystérieuse et une insolation.
L'agitation d'esprit du Roi, son continuel besoin de mouvement, l'ardeur excessive de ses désirs et la soudaineté de ses dégoûts, sa soif de distractions de toute espèce, étaient les indices certains d'un organisme déséquilibré. Était-il travaillé par un mal héréditaire? Charles V, valétudinaire dès sa jeunesse, était mort à quarante-trois ans, le corps usé; la cause de ses souffrances restant inconnue, on avait parlé d'un poison que Charles le Mauvais lui aurait donné dans son enfance; mais nous savons que, jeune homme, il avait commis de dangereux excès dont il porta, sans doute, la peine tout le reste de sa vie.