Charles VI, comme son frère Louis, paraissait physiquement très sain; mais le plus souvent il n'agissait que par humeur et ses goûts étaient bizarres; dès l'adolescence, il prétendit satisfaire toutes ses fantaisies et partant se surmena. De sa tournée dans le luxurieux Languedoc, il revint plus nerveux, plus agité que jamais. A Avignon, une parole prophétique avait été prononcée à son sujet par le duc de Bourgogne: C'était au moment où Charles congédiait ses oncles qui, à sa demande, l'avaient assisté jusque-là, et déclinait formellement leur offre de l'accompagner plus avant, car il voulait poursuivre son voyage en toute liberté: «... et sachez, dit Philippe, que la conclusion n'en sera pas bonne[517]».

[517] Froissart, Chroniques..., liv. IV, ch. IV, t. XII, p. 49.

Cependant Isabeau avait vu mourir deux de ses enfants, et la santé du petit Charles paraissait très pauvre. Enfin un prodrome de la maladie que couvait le Roi avait été constaté à son retour d'Amiens; en proie à un accès de fièvre chaude, il avait dû s'arrêter à Beauvais et s'y faire soigner[518]. Isabeau n'avait pu ignorer ce fait; de plus, bien qu'il se prétendît guéri, c'était dans les pires conditions que Charles était parti pour la Bretagne[519]; l'ardeur étrange qui l'entraînait à cette expédition décelait un état morbide.

[518] Froissart, Chroniques, liv. IV, ch. XXIX, t. XIII, p. 80.—Les médecins avaient alors conseillé à Charles VI de changer d'air, et il était revenu à Paris, le 23 mai, «tout fort et bien en point». Dr Chereau, De la maladie du roi Charles VI...

[519] Pendant tout le mois de juillet 1392, le roi avait été mal portant; à Saint-Germain en Laye, il avait donné des signes de démence, à son passage au Mans, les médecins l'avaient trouvé hors d'état de chevaucher, mais il avait refusé de prendre du repos. Ibid.

A Creil, les princes avaient placé auprès de Charles VI un savant médecin, Guillaume de Harselly, dont les soins et les remèdes ramenèrent assez promptement le malade «en sens et bonne mémoire». Bientôt, Isabeau apprit qu'une des premières pensées du Roi avait été pour elle; il avait exprimé le désir de la revoir ainsi que le Dauphin. Elle se rendit donc à Creil avec l'enfant, et Charles VI les reçut «à grand'chère et les accueillit liement[520]».

[520] Froissart, Chroniques..., liv. IV, ch. XXX, t. XIII, p. 132.

Lorsque Guillaume de Harselly en se retirant, remit le Roi, à peu près guéri, entre les mains de la Reine et des Princes, il leur dit: «du moins que vous le pouvez si le chargez et travaillez de conseils; déduits oubliances et déports par raison lui sont plus profitables que autres choses». Prescriptions qui plurent à la fois au duc de Bourgogne et à Isabeau. En effet, pour qu'elles fussent suivies à la lettre, Philippe n'avait qu'à continuer à gouverner, pendant que la Reine se chargerait d'organiser des fêtes qui pussent distraire le convalescent.

Quand octobre eut ramené le ménage royal à Paris, une série de réjouissances et de divertissements s'ouvrit pour la jeune cour. L'hôtel Saint-Pol était la résidence habituelle de la troupe folle; chaque soir, dans le somptueux palais, c'étaient «danses, carolles et ebattements», conduits par Isabeau et le charmant duc d'Orléans[521]. Quant aux oncles du Roi, ils se tenaient en leurs hôtels, désapprouvant ces mœurs, mais laissant faire, car tant que l'insouciante Reine et le gracieux duc danseraient, ils ne seraient ni dangereux, ni même gênants.