[521] Le 4 juin 1392, le duc Louis avait résigné en la main du Roi son frère le duché de Touraine et il avait reçu en échange le duché d'Orléans. Jarry, Vie politique de Louis d'Orléans, p. 89.—«Si nommerons d'ores-en-avant, dit Froissart, le duc qui fut de Touraine duc d'Orléans.» (Chroniques, t. XIII, p. 77).
Pendant l'une des fêtes de nuit, Isabeau éprouva une émotion terrible: le Roi faillit périr sous ses yeux, et dans des circonstances où le burlesque se mêlait au tragique.
L'amie d'enfance de la Reine, Catherine, dite l'Allemande, veuve du sire de Hainceville, venait d'être pourvue d'un troisième mari par les soins de Charles VI lui-même[522]. Isabeau voulut que les nouvelles noces de sa chère confidente fussent célébrées avec un éclat extraordinaire; les Princes furent invités, ainsi que toutes les dames et tous les seigneurs présents à Paris[523]. Le jour du mariage (28 janvier 1393), la Reine en personne tint l'état pour le souper et les danses qui durèrent toute la journée et fort avant dans la nuit; puis, quand les ducs de Bourgogne et de Berry se furent retirés en leurs hôtels, une extravagante mascarade commença. Six chevaliers, déguisés en sauvages, firent irruption dans la salle des fêtes, et se mirent à danser et à intriguer les dames. Imprudemment, le duc d'Orléans approcha une torche de ces aimables bouffons; leurs maillots, faits d'étoupes, s'enflammèrent. Aux premiers cris de souffrance que poussèrent ces malheureux jeunes gens, Isabeau fut glacée d'épouvante, car elle savait que le Roi était l'un des six: elle s'évanouit; et pendant que les seigneurs et les dames s'empressaient autour d'elle, la jeune duchesse de Berry sauvait Charles en étouffant sous sa robe, les flammes dont il était enveloppé. Quand elle l'eut forcé à se nommer, elle lui dit la douleur de la Reine; puis se rendit tout de suite auprès de celle-ci pour lui apprendre que le Roi était vivant. Quelques instants après, Charles rejoignait sa femme, qui, à sa vue, tombait de nouveau en syncope. Cette double émotion de terreur et de joie la mit dans un état de faiblesse tel qu'il fallut la relever et la porter en sa chambre, où le Roi demeura longtemps à la réconforter[524].
[522] Catherine épousait un riche seigneur d'Allemagne.—Religieux de Saint-Denis, Chronique de Charles VI, t. II, p. 71.
[523] Le duc et la duchesse d'Orléans donnèrent une vaisselle d'argent doré à la dame de Hainceville pour le jour de ses noces. Catalogue des Archives du baron de Joursanvault, t. I, p. 121.
[524] Religieux de Saint-Denis, Chronique de Charles VI, t. II, p. 71.—Froissart, Chroniques..., liv. IV, ch. XXXII, t. XIII, p. 143-147.
Charles VI sortait sain et sauf de l'aventure; mais ses compagnons avaient péri. Quand les Parisiens connurent les détails de ces faits, ils les commentèrent sévèrement. Depuis quelque temps déjà, ils blâmaient les Princes de négliger leur devoir en laissant les gens de la Cour agir à leur guise; ils déploraient qu'on maintînt Charles VI «en huiseuses[525], que trop en faisoit et avoit fait, lesquelles ne appartenoit point à faire à un roi de France[526]».
[525] Huiseuses: distractions frivoles.
[526] Froissart, Chroniques..., liv. IV, ch. XXXII, t. XIII, p. 147-148.—Dès que la nouvelle de l'incendie se fut répandue dans le voisinage, les bourgeois croyant le Roi mort «se réunirent au nombre de cinq cents et se présentèrent à l'hôtel Saint-Pol dont ils se firent ouvrir les portes de force. Ils se préparaient à venger sur les gens de la cour la mort de leur maître bien-aimé, lorsque le Roi se montra sous le dais royal et calma leur fureur de la voix et du geste». Religieux de Saint-Denis, Chronique de Charles VI, t. II, p. 71.
Dans les tavernes, on commençait à murmurer contre le luxe et la prodigalité de «l'Étrangère»; et, le lendemain même du triste accident de l'hôtel Saint-Pol, quand Philippe de Bourgogne, interrogé sur ce qu'on disait de par la ville, répondit au Roi: «Jà ne s'en peuvent les vilains taire, et disent que, si le meschef fut tourné sur vous, ils nous eussent tous occis[527]», Isabeau dut se sentir visée par la violente menace des Parisiens. Mais son orgueil ne pouvait admettre cette censure; les critiques et le jugement de ces bourgeois n'étant à ses yeux qu'une intolérable licence. Au reste, ne paraissait-elle pas sourde à tous les avertissements? Celui que Charles avait reçu dans la plaine du Mans et que, dans sa superstition, elle crut donné par Dieu même, n'était-il pas depuis longtemps oublié; du jour où le Roi avait semblé guéri, c'était elle qui avait favorisé et encouragé de nouvelles imprudences.