Une compagnie nombreuse était réunie à dîner chez la mère de Henri. Paisible comme l'innocence, il mangeait bien, riait de voir rire ceux qui n'avaient aucun reproche à se faire, et se croyait à cent lieues d'un affront.
Tout à coup on sonne; on parle dans le vestibule; tout has d'abord, puis tout haut et vivement.
—Qu'est-ce donc? dit la mère de Henri.
—C'est M. Henri qu'on demande, madame.
—Faites entrer. Comment donc? Henri n'a pas de secrets pour nous.
Et la gouvernante d'Alphonse est introduite.
Henri crut que la table et sa chaise et lui s'enfonçaient dans la terre. Ses yeux hagards s'attachèrent sur cette femme, et il eût alors donné de son sang pour n'avoir jamais emprunté rien en sa vie. Voeu tardif et poignant!
—Que voulez-vous, ma bonne? dit poliment la mère de Henri, pensant peut-être qu'on venait inviter son fils à quelque réunion d'ombres chinoises, dont il s'occupait avec talent.
—Madame, répondit avec respect et fermeté la gouvernante, je viens chercher le sabre et le bonnet de hussard de mon jeune maître. M. Henri l'a emprunté depuis un mois; il est impossible de se le faire rendre; j'ai pensé que madame voudrait bien l'ordonner à son fils.
Tous les convives se regardèrent entre eux avec un étonnement qui serra le coeur de la tendre mère. Quel coup pour elle! je vous le demande? quelle tristesse de voir le front rouge et brûlant de Henri prêt d'éclater sous les regrets de feu qui couraient dans sa tête. Oh! que sa mère était à plaindre! Elle le contempla dans sa honte, qui faisait la sienne; je ne peux pas vous dire avec quel mélange d'amour et d'amertume et de reproche silencieux. Jugez-en, quand vous saurez que tous les convives en eurent les larmes aux yeux et cessèrent de manger.