—Alphonse devint tout âme.

—Figure-toi que cette petite, que j'ai prié exprès ta mère d'emmener un moment au jardin, est encore si crédule, si enfant, qu'elle se persuade... mille choses touchantes par leur naïveté; entre autres, elle croit que les poupées sont vivantes.—Alphonse poussa un grand éclat de rire et se frotta les mains.

—Toi aussi quand tu étais petit, tu croyais fermement à l'existence de ton cheval de carton, et tu exigeais qu'on lui achetât de l'avoine. Mais tu as neuf ans, tu sais la vie et tu es revenu de tous ces enfantillages, une poupée pour toi, c'est un petit morceau de bois; c'est exactement la même chose pour moi-même; toutefois, nos anciennes erreurs doivent tourner en indulgence pour les simples, et tu seras triste comme moi quand tu sauras que ta petite cousine est sérieusement malade de l'absence, de la fuite, du vol d'une poupée; je dis du vol, car elle a disparu en effet comme un oiseau dont elle portait le nom: Fauvette.

—Alphonse redevint immobile. Figure-toi, mon pauvre Alphonse, que depuis trois mois environ, je vois languir mon plus jeune enfant, un ennui muet fane sa vie, sa jeune vie, autrefois heureuse et comblée par la possession de sa poupée! c'était sa compagne, c'était sa fille! elle lui parlait bas, elle lui faisait respirer des fleurs, cherchait partout de la mousse pour l'y coucher auprès d'elle: tu aurais ri...

Alphonse ne riait plus.

—Enfin, pitié! une si petite idole suffisait à un si petit coeur; car sa perte l'oppresse, l'étonne, l'isole. Elle est dans un désert depuis que cette diable de poupée a disparu. Elle ne mange plus qu'à peine, elle a de la fièvre, des soupirs, qui disent: ma fille! ma fille! on pourrait en rire si...

Alphonse fondait en larmes.

—Pourquoi pleures-tu? tu n'es pas son père, poursuivit monsieur Sarrasin; tu ne sens pas le mal que me fait l'étrange manie de mon enfant.

—Je le sens, moi, mon oncle, et c'est bien pire que toi! dit Alphonse avec une candeur passionnée. Tiens! quand tu devrais me battre, il faut que je te l'avoue, car j'étouffe. C'est moi qui suis le voleur de poupée, adieu, mon oncle, je vais..., je ne sais pas où je vais, mais je n'ose plus te regarder, et j'aimerais mieux être en prison que devant toi!

—Rends-moi plutôt la poupée! répartit son oncle en lui barrant la porte, et comprimant ses sanglots contre sa poitrine.