—Tu ne prends pas, Fauvette? dit son père: ne te trouves-tu pas contente d'avoir une telle fille?—Si! répondit l'enfant blond, en regardant alternativement Fauvette et son père.—Je t'aime mieux, toi! ajouta-elle à voix basse en se glissant dans ses genoux et en passant ses bras autour de son cou qu'elle étreignit longtemps de toute sa force. Son père ému, tenant les yeux long temps aussi fixés sur cette petite tête attachante, crut voir en miniature le portrait de sa mère, et la serra fortement sur son coeur. Le père et l'enfant restèrent plongés dans une immobilité qui n'était pas de l'engourdissement.
Les éclats de rire et de musique qui partaient de la chambre voisine réveillèrent cet homme absorbé au fond de sa mémoire. Il prit par la main sa plus jeune fille, qui tenait avec quelque embarras la brillante Fauvette, et ils se réunirent au cercle joyeux qui allait devenir le centre des observations du tendre physiologiste.
II.
QUATRE FEMMES EN MINIATURE.
Albertine venait de faire asseoir Prudente devant elle, pour lui montrer patiemment un point de tapisserie, lui parlant avec une gracieuse autorité, et lui promettant un monde de bonheur dans le charme du travail. Elle en avait déjà rangé autour de Prudente tous les éléments sans confusion. La poupée attentive tenait avec soumission son aiguille enfilée de laine, et paraissait écouter sans ennui sa jeune maman compter les fils de canevas, et lui expliquer les délices de cet ouvrage, répétant sans se lasser:—Vous prenez deux, que votre point soit égal et rond vos mains toujours propres et vos laines en ordre.
Ce petit coin du tableau reposa délicieusement les yeux de M. Sarrasin, car Albertine était l'aînée.
Quel bonheur pour lui de découvrir en elle le germe d'une patience si utile un jour dans sa maison! cette grâce liante et calme devait si bien unir ensemble les jeunes branches qui l'enracinaient au monde!
Assise sur une grande chaise devant le piano, Valérie soutenait Péri par sa ceinture comme par des lisières, et la faisait légèrement tourner en frappant avec sa main droite une espèce de galop qui semblait enivrer la poupée, et la petite fille criant comme son maître de danse:—en mesure, mademoiselle, arrondissez-les bras, effacez les épaules..., baissez les yeux devant votre cavalier!
—Heureuse enfant! pensa monsieur Sarrasin, la musique fera du bruit dans tes plaisirs et dans tes peines. Ta physionomie riante reposera souvent ma douleur, et j'allégerai tes graves leçons par l'espoir de la danse.
Augusta, qui se tenait alors à l'écart, paraissait très affairée autour de Lutine.—Elle l'avait embrassée si fort et si souvent, que l'humidité de ses lèvres, assez mal essuyées des traces de son déjeuner; avaient déjà compromis l'éclat des joues rouges et presque vivantes de sa fille. C'est dans l'étonnement de voir une tache ternir un teint plus brillant que le sien même, qu'elle avait eu recours au savon, et qu'elle s'aperçut avec désespoir qu'il ne restait dessous qu'un carton pâle où le sang ne circulait pas. L'autre joue, toute neuve et intacte, formait un affreux contraste avec celle où la couleur délayée se mêlait au savon et aux cheveux collés dans ce hideux mastic. Ce fut dans cet état qu'Augusta, avec une grosse larme dans les yeux s'élança vers son père, en élevant sous ses yeux, Lutine ainsi déshonorée, et criant: Vois comme elle a mal à la joue; je l'ai pourtant bien lavée.