—J'ai dans l'idée, moi, que le jeu finirait par t'ennuyer.
—Le jeu m'ennuyer maman! oh! maman, je serais plus heureuse que la reine.
—Les reines travaillent, mon enfant.
—Oh! maman! Vrai!... Vrai, mon petit Ange.
—Elles sont donc bien à plaindre? dit Marie avec un gros soupir. Au contraire, le travail les dédommage souvent d'être reines.
Marie demeura confondue. Mais plus amoureuse que jamais d'un long espace tout vide de lecture et d'écriture, d'un jour de cent lieues à parcourir dans la danse, les papillons, les poupées, le soleil et tout! Marie était palpitante de ce désir: l'eau lui en venait à la bouche, et riante, agitée, gracieuse et suppliante, elle recommença:
Oh! maman! quel bonheur dépasser tout un jour sans rien faire!—Je te le donne, dit sa mère en l'embrassant.
La respiration manqua à Marie. Elle rassembla ses joujoux, sautant à pas entrecoupés comme son haleine. Elle prépara son univers à elle toute seule; car ses soeurs étudiaient avec les maîtres et leur mère, en attendant le dîner.
Elle porta sa liberté pendant une heure avec une constance parfaite. Elle glissait à travers, légère comme un rêve, ou comme une réalité qui a des ailes. Jamais oiseau, né pour voler, sans lire, ni écrire, ni coudre, n'a pris un élan plus rapide dans son ciel, que Marie dans son bonheur oisif.
Toutefois, peu à peu, son imagination, si haut montée, sembla s'alourdir; puis, tous les instants qui suivirent, comme des moineaux dévorants qui ravagent du blé, lui enlevèrent, un à un, ses plaisirs.