Quand on le voyait au bord d'un chemin, droit et immobile comme l'arbre où il cherchait de l'ombre, tandis que cinq à six moutons, la tête en has, épluchaient le sol de toutes ses plantes embaumées, et que sa tête, à lui, comme celle qui frémit au moindre soupir du vent, tournait mobile et curieuse, avec tous ses cheveux épars; on s'arrêtait.

On disait: Qu'est-ce que tu regardes donc là-bas, Hilaire? «Ah! mais...» répondait l'enfant à qui les mots manquaient, «Ah! mais!

Les vieux pâtres passaient et se mettaient à sourire. Ils n'avaient jamais vu un petit berger si peu causeur.

Non pas rentré au village pourtant: on eût dit qu'alors il fermait sa boîte à couleurs, de concert avec le soleil, qui, le soir, emporte les siennes. Le petit Hilaire dansait, courait autour de l'église, jouait, à tous les jeux bruyants des garçons, qui ont besoin, pour grandir, de pousser leurs voix, de gambader, de s'étendre en tous sens.

Hilaire était alors le plus fameux; il attelait les autres après lui, si on peut dire cela. Tantôt sur une charrette, tantôt sur un cheval, escaladant un boeuf, ou le remplaçant à une charrue renversée, qu'il redressait tout seul; c'était un lutin de mouvement, d'énergie, de gaîté; un gamin de village, qui eût fait rire des pierres, et qui trouvait une galette dans toutes les chaumières. On l'y attirait pour lui faire peindre des postures. Les villageois appelaient ainsi tous les portraits de vaches, de chevaux et de chiens qu'Hilaire charbonnait sur les murailles. Il y avait de ses tableaux tout autour de l'église. C'était son album ouvert, parce que les murs étaient lisses et luisants. Il y déroulait tout le portefeuille relié dans sa tête; il placardait ses pensées dans l'ombre, en jouant, toujours armé d'un charbon, ou d'un morceau de craie qu'il cachait dans sa chemise. Le soir, il cessait de jouer à cloche-pied, sous l'humble parvis, ou bien, en attendant son tour, pour respirer, il allait, en courant, tracer une figure, un arbre, sans y voir. Il fit M. le curé ressemblant, frappé de l'avoir vu un jour porter le bon Dieu à un malade. On reconnut M. le curé, M. le curé se reconnut, et il passa doucement la main sous le menton du petit villageois surpris, qui sentit, pour la première fois, qu'il ne serait pas toujours berger; car, dans le regard de ce bon curé de campagne, il y avait une promesse: elle fut réalisée.

—Et puis, que fais-tu là par terre? demanda-t-il, quelques jours après, à Hilaire étendu à plat-ventre auprès d'un tas d'argile. En même temps il se baissa pour voir: car il était vieux et ses yeux aussi!—Tout çà! et puis tout çà! répondit l'enfant; il y en aura un pour vous!»

Jamais vous n'avez vu de plus charmants moutons, presque bêlants; ni des petits cochons plus prêts à grogner. C'était joli, c'était vrai de forme, pétri et modelé avec une sagacité naïve, qui fit rêver encore une fois M. le curé, disant en lui-même: «Il faut pousser ce petit gardeur de cochons!»

Il le poussa; l'instruisit dans un livre, et l'habitua aux souliers. Alors il le mena droit avec lui au château où il allait dire la messe, quand le maître était malade. Hilaire restait des heures entières devant les tableaux d'une galerie peuplée de peintures, où le malade se plaisait à le voir si absorbé, qu'il oubliait d'avoir faim.

—Quel est ton sentiment la-dessus? lui demandait le curé quand il était temps de partir.

—J'en ferai des pareils!» répondait-il sans orgueil, parce qu'il voyait ses tableaux à lui pendre dans l'avenir. Alors il retournait joyeux à son argile et à ses moutons.