Il y avait une foule de voisins aux portes qui racontaient ou qui écoutaient ce départ dont l'imagination était frappée comme d'un sinistre présage. Une vieille qu'on croyait comme l'Evangile disait:
—Cela annonce une révolution. L'enfant qui déserte la maison de son père, c'est les hirondelles qui s'envolent d'un toit. Ne me parlez jamais de choses pareilles; elles portent malheur! Tout le monde frissonnait.
—C'est-à-dire qu'elles portent malheur aux hirondelles et aux enfants, repartit l'épicier qui combattait pour son compte un augure si menaçant. Il ne faut pas croire que les honnêtes gens doivent payer pour les mauvais sujets.
—A présent, cherche!» interrompit celui qu'on avait mis à la poursuite du fuyard, et il se mit à courir, le signalement à la main, poussant tout le monde, qui s'arrêtait de surprise, disant:
—Qu'est-ce qu'il a donc?—Je cherche un enfant, répliquait l'homme, moitié triste et moitié colère: un gamin, que si je le tenais! «Huit ans, fluet, rose, bien mis; une montre d'étain en sautoir, une pièce de dix sous toute neuve et des billes dans sa poche!» Enfin tout le signalement. Quel scandale sur le boulevard! Quel étonnement pour tous les curieux à qui cet homme racontait que l'enfant, qu'il osait à peine nommer Oscar, évitant d'ajouter le nom de son père, s'enfuyait de sa famille, pour avoir reçu le fouet; et si peu, si peu, que sa mère n'avait fait que semblant! Les curieux étaient confondus.
Pendant cela, monsieur Oscar courait comme un brûlé, croyant n'atteindre le bonheur qu'après avoir franchi la barrière. Il passa roide et prompt, sans chapeau, sans passeport, ce qui est d'une audace inouïe, jetant la plume au vent; ou, pour parler mieux encore suivant son aspect dévergondé, jetant son bonnet par-dessus les moulins. Il y avait un tel parti pris dans son aspect de désordre, qu'on l'eût pris pour Christophe Colomb courant à la conquête d'un nouveau monde.
Il fuyait l'école, il allait chez sa tante, et il avait dix sous! l'espace, le temps, la fatigue, tout disparaissait devant ses téméraires espérances.
—Ma tante, disait-il en lui-même, en fendant l'air qui faisait voler ses cheveux blonds, ma tante me donnera un chapeau. Elle me donnera cent chapeaux: c'est ma tante! c'est riche, une tante! et elle ne me donnera pas le fouet. J'aurai tout ce que j'avais quand je demeurais chez ma mère; des tartes, des galettes, des cerfs-volants, (j'en veux douze de cerfs-volants!) et je n'irai plus à l'école, où l'on devient bête. Je ferai un buisson tous les jours; je courrai avec Pierre; je me battrai avec François, j'irai nager avec le cheval. C'est bien mieux! d'ici-là, je trouverai à manger, quand je passerai devant les pâtissiers, ils me donneront des gâteaux. On a tout avec de l'argent: mon père l'a dit. Et j'ai une pièce blanche! on crie toujours que ma tante est mon coupe-gorge; mais j'aime mieux ma tante, moi! ma tante n'a pas de livres. Oh! ma tante! vive ma tante!
Il marche! il marche!
Des arbres passaient devant lui, fuyaient derrière comme sur un plancher à coulisse. Des moutons, des vaches, des champs où les blés flottaient, où les fleurs brillaient; tout glissait sous ses yeux par la rapidité de sa course. Mais point de maisons, point de pâtissiers! seulement des flots de poussière qu'il levait avec ses pieds, et qui séchaient sa gorge, parce que d'abord il avait chanté la Parisienne et tout!