Madame Van Coppenolle, penchée à la portière, cheveux et voiles au vent, regardait approcher Pompéi dans un poudroiement de poussière, de fumée et de soleil. Là-bas, sur le quai, des gens attendaient. Isabelle songeait tendrement à sa cousine, sa seule amie, qu’elle n’avait pas revue depuis leur voyage de Pont-sur-Deule à Courtrai... Elle se rappelait le départ dans le matin gris, madame Wallers, maternelle et sermonneuse, et l’arrivée d’Angelo, éperdu, avec ses fleurs inutiles... Et ce temps-là lui semblait aussi ancien que la Flandre lui semblait lointaine...

La locomotive nonchalante entra dans la gare, souffla, siffla, et s’arrêta un peu trop tôt. Isabelle, presque au bout du convoi, devait descendre sur le ballast... Mais, comme elle tâtait le loquet extérieur de la portière, elle fut tout à coup submergée par un bouquet de roses, odorant, enrubanné, ostentatoire et prodigieux, un bouquet digne d’être offert à la reine Elena par une délégation loyaliste... Pendant quelques secondes, la tête inclinée d’Isabelle disparut dans ce buisson qui lui cacha le reste de l’univers. Quand elle dégagea son voile accroché aux épines, et releva son visage vermeil, Angelo reçut son premier sourire...

—Cette fois, dit-il, je n’arrive pas trop tard. C’est ma revanche, madame Isabelle!

Marie et Wallers s’avançaient. Angelo aida Isabelle à descendre, puis il courut aux bagages, et il outra tellement la discrétion qu’on ne le revit plus de la journée.

Isabelle n’a pas dormi, entre Rome et Naples; elle a très mal déjeuné; elle a les yeux et la gorge brûlés par la poussière; elle a perdu la clef de sa valise, et un voisin trop aimable qui la prenait pour une actrice a conservé, en souvenir d’elle, son flacon de sels à bouchon d’or... Isabelle devrait être malade et fâchée. Elle est ravie. Avant le dîner, elle a tout vu, la route, l’auberge, le jardin, la porte Stabienne, la maison de M. Spaniello. Elle s’est fait présenter tous les amis de son oncle. Maintenant, fraîche et poudrée, un lien de soie verte serrant ses cheveux de cuivre, elle se balance dans un fauteuil, sur la terrasse au toit de roseaux. Marie a voulu l’interroger posément, obtenir des réponses précises... Mais la pensée d’Isabelle vagabonde autour des choses et sa parole suit sa pensée. La gentillesse de ses enfants, la méchanceté de sa belle-mère, l’humeur autoritaire et tatillonne de Frédéric, des impressions de voyage, les variations de la mode à Paris, la visite d’adieu à madame Wallers et les potins de Pont-sur-Deule, Isabelle confond tout en un bavardage incohérent, affectueux et burlesque. Enfin elle parle de Claude.

—Tu te souviens qu’il ne pouvait pas me souffrir? Maintenant, il est très gentil pour moi et Frédéric l’horripile. Il a bien changé, Claude! Ce jeune bourgeois, cet homme raisonnable, tient des propos d’anarchiste, oui, ma chère. Il dit qu’on est criminel de gâter sa vie et celle des autres parce qu’on a le respect des préjugés et la crainte de l’opinion, et que c’est un péché de n’être pas heureux quand on peut l’être sans faire de mal à personne... Tu souris?

—C’est que je connais la phrase...

—Cette phrase, Marie, c’est une phrase d’amant. Quand un homme ou une femme parle du droit au bonheur, c’est qu’il n’ose parler du «droit à l’amour». Mais personne ne s’y trompe, petite sainte nitouche très chérie!...

—Belle! je ne te permets pas...

Marie, un peu fâchée, résiste à la caresse qui sollicite les confidences. Sa cousine, doucement, l’attire, et les voilà toutes deux assises sur la chaise longue.