—Croyez-vous?... dit Isabelle...
Elle prit à poignée les pétales de roses qui parsemaient ses cheveux, son cou, son corsage et les jeta tous, comme des baisers, sur la figure pâlissante d’Angelo.
XV
Madame Van Coppenolle régnait sur l’auberge de la Lune. Les Anglais scandalisés, les Allemands subjugués, les Italiens séduits, trouvaient en elle «un type de Française comme on en voit dans les romans». La Luisella qui l’adorait essayait ses robes en cachette et vidait ses flacons d’«œillet royal» pour plaire à Peppino, le garçon des chambres. Peppino, noir, gras, frisé, toujours dépourvu de bretelles, toujours coiffé d’un feutre sur l’occiput, soupirait pour l’étrangère inaccessible dont il baisait le parfum dans les cheveux de Luisella... Tous deux, forts d’une expérience déjà longue, assuraient que la passion de don Angelo pour madame Laubespin était finie, et que le signor di Toma «faisait à l’amour» avec la belle dame rousse.
Marie n’était pas jalouse d’Isabelle et ne regrettait pas les galanteries importunes d’Angelo. Au lendemain de la déclaration si mal accueillie, il avait retrouvé son humeur aimable et sa gaieté, et la jeune femme, qui connaissait peu le caractère italien, crut que le dépit n’avait pas marqué sur cette âme. Marie redevint amicale; Angelo affecta d’être plus cérémonieux que naguère et, tous deux, par une entente tacite, feignirent d’oublier une scène dont le souvenir les gênait.
Cependant, M. di Toma promenait dans Pompéi l’éblouissante Isabelle, tandis que madame Laubespin écrivait, peignait ou rêvait, dans sa chambre. Seuls, ils allèrent à Naples; seuls, à Castellamare et à Torre del Greco. Ces fugues, assez courtes, inquiétèrent M. Wallers. Il usa de son autorité familiale pour avertir Isabelle qu’il ne souffrirait aucun flirt, même innocent.
—Sois prudente, petite! Les Napolitains ont le sang vif et ce n’est pas en leur jetant des roses sur la tête qu’on leur rafraîchit les idées... Si tu troubles mon collaborateur, je te renvoie à ta belle-mère. D’ailleurs, il y a trop de femmes ici! On ne peut plus travailler en paix. Vous allez partir toutes deux pour Ravello...
Isabelle fut consternée, mais elle eut une longue conversation avec Angelo, et, le soir même, elle déclara qu’elle obéirait volontiers à son cher oncle. Le départ fut décidé pour la fin de la quinzaine, puis retardé de quelques jours.
Cependant, M. Wallers était bien surpris par l’assiduité laborieuse et l’extraordinaire application d’Angelo. Le jeune homme se levait dès l’aube, et l’on eût dit qu’il avait six mains et six pinceaux, tant il expédiait lestement les aquarelles. M. Wallers ayant manifesté son étonnement, Angelo répondit que son maître l’avait cru paresseux et que son honneur l’obligeait à terminer tous les «hors texte» avant le premier mai. Dût-il tomber malade et mourir, il ne prendrait aucun repos... Et s’il lui restait un souffle de vie, après cet effort terrible, il travaillerait encore, fût-ce sur un lit de douleur, car il avait rassemblé tous les éléments indispensables pour achever une trentaine de dessins à l’atelier.
Un matin, M. Wallers s’ébrouait dans la cuvette fêlée d’un lavabo rudimentaire quand Angelo força la porte de la chambre. Il présenta, d’un air mystérieux, une enveloppe cachetée—un souvenir, déclara-t-il—un modeste souvenir, offert par un humble artiste à l’illustre professeur Wallers, son maître bien-aimé, son second père... M. Wallers crut trouver un dessin, une peinture, œuvre personnelle d’Angelo... «Non!... non!... une œuvre de moi ne serait pas digne de vous!... C’est autre chose: c’est beaucoup mieux! Une pièce unique...» Wallers essuya sa figure mouillée et, sans beaucoup de précautions, déchira l’enveloppe. Une photographie apparut... et cette photographie!...