Elle arriva, la belle rousse, la belle bacchante de Rubens, brillante de gaieté, mille fois plus femme et plus désirable que madame Laubespin—la madone de plâtre!—Angelo, en la revoyant, se rappela qu’elle l’avait déjà troublé... Par jeu, le séducteur machiavélique avait préparé une sérénade... Son cœur chantait plus haut que la guitare, ce soir-là! Quand les roses tièdes lui tombèrent sur la figure, Angelo comprit que la comédie était terminée et qu’il s’était pris à son propre piège... Dès le lendemain, il était fou de madame Van Coppenolle, et «bonne nuit» pour madame Laubespin, cette poupée! Libre de regret, sinon de rancune, il recommençait la délicieuse guerre de la conquête... Promenade à Castellamare, voyage à Naples, causeries, lettres pleines de fleurs effeuillées... Isabelle en avait ri, d’abord. Elle riait moins gaiement, à la fin de la première semaine. Le quinzième jour, elle ne riait plus du tout. Elle se souvenait de ses plaisanteries à propos du Napolitain «bien gentil, un peu rasta», et elle sentait, avec un peu de honte, que le Napolitain ne lui répugnait pas. Il était plus agréable à voir, et à entendre de près, que bien des Français et des Belges, y compris Frédéric Van Coppenolle... Et puis, la fête nocturne, le feu d’artifice, la sérénade, tout le côté «opéra-comique» de l’aventure, tout ce qui eût excité, à Paris, les railleries d’Isabelle, éveillait en elle une lointaine sentimentalité, héritage des aïeules romantiques... Les jours trop bleus, les nuits trop chaudes, le lit solitaire, la jeunesse inutile, l’amour qui guette, l’atmosphère de sensualité païenne autour de Pompéi, imposaient un trop rude effort à la vertu désenchantée de madame Van Coppenolle... Elle perdait le sommeil; elle s’évertuait au remords anticipé pour se dégoûter de la tentation.

Plus elle pensait à son mari, parfait et infaillible, plus Angelo, le fantaisiste Angelo, lui semblait aimable, avec sa nonchalance, son inconscience, sa câlinerie, ses yeux de prince arabe, ses mains brunes qui sentaient la cigarette, sa bouche ferme et fine, aux coins aigus... Ah! ce n’était pas un artiste de génie, ce n’était pas même un homme sérieux. C’était un jeune homme, un amant, et rien de plus... Mais, précisément, à cette heure de sa vie, madame Van Coppenolle ne souhaitait rien de plus qu’un tendre et beau jeune homme à chérir...

Et maintenant?... Maintenant, le débat s’achevait, après les suprêmes résistances et les suprêmes prières. Isabelle et Angelo buvaient leur baiser comme pour se désaltérer d’une soif de cent ans... Les grandes phrases étaient finies. Il n’y avait plus, dans le jardin de Salluste, qu’un jeune homme et une jeune femme, embrassés, bienheureux, et qui rentraient dans la simplicité de la nature.

... Il était parti, le premier, pour la précéder à l’auberge, quand elle traversa les rues de Pompéi, gênée par le coup d’œil d’un vieux gardien, par le sourire de Gramegna, par l’admiration évidente des touristes américains. Combien alors elle appréhendait les regards de Wallers et de Marie!... Verraient-ils sur ses joues chaudes et sa bouche froissée la meurtrissure voluptueuse? Comprendraient-ils qu’elle ne s’était pas donnée, mais qu’elle s’était promise?

Elle entra dans la cour, les genoux tremblants, la gorge serrée. Il n’était pas là. Pourtant, le cocher plaçait les valises dans la voiture. Marie, en peignoir, nu-tête, racontait quelque chose... Wallers indisposé... une insolation... aucun danger... Isabelle s’éveilla d’un songe:

—Mon oncle est malade? Alors, on ne part pas?

—Je viens de t’expliquer que tu pars, toi seule, avec Angelo. Je vous rejoindrai après-demain. Une voiture vous attend à Vietri, madame di Toma serait inquiète de la voir revenir à vide. Impossible de télégraphier. La dépêche serait distribuée demain matin...

Marie parle, Isabelle écoute et approuve. Elle n’a plus de volonté... On veut qu’elle s’en aille? Elle s’en ira où la fatalité la mène... Incapable de raisonner, elle conserve tout juste la lucidité qu’il lui faut pour ne pas se trahir.

Angelo sort de la maison et dit que M. Wallers repose... Il prend la main d’Isabelle:

—Montez, madame! Nous n’avons plus que cinq minutes...