Isabelle se décida à le suivre. Ils remontèrent vers la porte d’Herculanum et, dans une petite rue, un gardien leur ouvrit la maison de Salluste. Angelo fit admirer à Isabelle le grand péristyle, le jardin tout en fleur devant la fresque qui représente Actéon et Diane, et le tablinum ou petit salon à parois de faux marbre, dans les tons rose, vert et jaune.

Isabelle était de plus en plus distraite. Elle considéra Europe sur le taureau, Phrixus et Hellé, Mars et Vénus entourés de petits Amours, puis elle bâilla et se plaignit de la chaleur.

—Il faut voir le second jardin.

—Non. Je veux rentrer...

Le gardien, tenant les clefs, avait rejoint un camarade dans la rue de Mercure. Angelo supplia:

—Madame Isabelle, restez encore un peu... Voyez comme le jardin du fond est joli, avec son portique et sa vigne qui grimpe... Jetez seulement un regard!

Elle traversa le tablinum à ciel ouvert et se trouva dans le jardinet qui forme une longue bande fleurie, entre les colonnes blanches du portique et le mur de la maison mitoyenne. Le triclinium d’été était encore visible, avec ses trois lits de pierre et le support de la table disparue. A l’autre bout du jardin, une citerne élevait sa haute margelle de tuf, parmi les iris et les acanthes.

Dans l’anneau obscur du puits, l’eau, sertie de gluantes mousses, offrait au ciel son petit miroir sans frissons, coloré d’un beau bleu turquin où brillait l’ourlet écumeux d’un nuage. Une tête féminine, auréolée de broderies, interposa son reflet sombre entre le ciel et le disque d’eau souterraine. Elle demeura un instant solitaire et tranquille, puis elle s’agita, comme pour exprimer le doute et la dénégation. Enfin, elle s’inclina de côté, dans une attitude mélancolique... Alors, une autre tête, virile, jeune, coiffée de cheveux courts et bouclés se dessina sur l’écran liquide. La tête de la femme s’écarta, disparut, et, quand elle reparut, elle avait changé de place: elle projetait son reflet tout près du reflet de l’homme. Les cheveux courts, les volants du chapeau, s’effleurèrent, se séparèrent, se rapprochèrent, se confondirent,—et la citerne de Salluste refléta un baiser, un immobile baiser à bouches jointes, si long que le nuage put glisser et s’évanouir avant que les lèvres des amants fussent désunies.

Ainsi, Vénus Pompéienne qui veut les passions brusques, les gestes décisifs et les dénouements rapides, exauça la prière d’Angelo.

Naguère, Angelo avait cru aimer Marie et ne pas lui déplaire, car il était persuadé, comme tous les méridionaux, qu’une femme jeune, en acceptant la compagnie d’un homme jeune, lui donne un encouragement positif. A Naples, où le bas peuple suit ses instincts, où l’aristocratie s’affranchit déjà des traditions, la bourgeoisie se souvient encore du gynécée antique et de la duègne espagnole. Les jeunes femmes, plus surveillées qu’en France, par des pères et des maris jaloux, n’ont aucune relation avec les hommes qui ne sont pas de la famille. La camaraderie, l’amitié platonique, le flirt, restent inconnus à cet honnête petit monde. On y parle beaucoup d’amour et de passion, mais la vertu, de force ou de gré, reste sauve, et les jeunes gens doivent chercher bonne fortune ailleurs... Angelo, artiste et beau garçon, avait eu des succès parmi ses modèles qui n’étaient pas toujours des modèles professionnels, parmi les danseuses de San Carlo, parmi les pensionnaires cosmopolites de donna Carmela. Il avait séduit, non sans risques, deux ou trois petites ouvrières folles de lui, après une cour interminable et une stratégie compliquée... Jamais il n’avait imaginé la possibilité d’une liaison platonique!... Déçu par Marie et repoussé, il avait cru, de bonne foi, qu’une prude hypocrite et coquette s’était jouée de lui, et il avait senti l’injure, profondément... Certes, il se vengerait, d’une façon raffinée et subtile. Il prouverait à l’orgueilleuse Française qu’un di Toma se console aisément de ses mépris, et, puisque la cousine Van Coppenolle allait venir, on la recevrait, à la mode napolitaine, la cousine Van Coppenolle! Et la rousse paierait pour la blonde!...