Isabelle ne répond pas... Alors, Marie se lève et ouvre la porte qui fait communiquer les deux chambres... Dans le crépuscule matinal, elle aperçoit le lit intact, avec l’oreiller gonflé et la couverture rabattue...
Elle comprend... Un éclair a traversé sa mémoire, et c’est dans tout son être, physique et moral, une étrange révolution... L’image du couple enlacé, la brutale réalité physiologique agit comme un moxa sur l’âme engourdie et enivrée d’amour... Marie se reconnaît instantanément, à la révolte de sa fierté, à cette honte qui lui fait cacher sa figure dans ses mains, comme si elle participait à la faute et à la souillure d’Isabelle... Angelo!... Ce fantoche!... ce bellâtre!... Il tient Isabelle, là, de l’autre côté de la cloison, il l’embrasse, il...
La porte voisine a craqué... On chuchote. Marie perçoit les adieux rieurs et languissants qui se prolongent au seuil de la chambre d’amour... Maintenant la clef tourne dans la serrure. Isabelle entre. Ses cheveux de soie rousse tombent jusqu’à ses reins, sur la dentelle du peignoir saccagé; elle a les paupières gonflées, cernées de mauve, et sa bouche, dans sa figure pâle, conserve la forme du baiser. Son corps, nu sous la batiste, exhale une odeur fauve, odeur de femme en amour qui dégoûte l’autre femme. Marie regarde avec une répulsion presque haineuse cette nudité trahie par le peignoir, les jambes puissantes, le ventre large, les deux seins lourds et rigides, aux délicates veines bleues... Sa cousine l’effraie, comme une espèce de bête...
Alors, sans rien dire, dès que leurs yeux se sont rencontrés, et qu’Isabelle, blêmissante, s’est mise à trembler de tout son corps, Marie rentre dans sa chambre. Elle voudrait fuir vers la plage, se laver toute dans la mer, comme si elle participait à la souillure d’Isabelle. Et surtout, elle voudrait ne jamais revoir sa cousine, ne jamais revoir Angelo... Elle a subi la contagion de leur fièvre impure; elle a failli devenir semblable à eux!... Elle a respiré, dans l’air qu’ils respiraient, ce poison du désir qui troubla ses nuits, qui lui fit évoquer parfois, en songe, un Claude trop hardi, trop proche... Ah! les conseils d’Isabelle!... Son petit rire équivoque quand elle disait: «Après tout, si tu ne veux pas divorcer, ce ne sera pas une raison pour être malheureuse, pour martyriser Claude...»
Tous les préjugés de la dévote, tout le dégoût chrétien de la chair, et aussi le sentiment d’avoir été trompée, prise au piège, animent Marie Laubespin d’une colère angélique... Elle a la nostalgie de l’air, de l’eau, de tout ce qui est pur, calme et glacé... Et les roses mûres qui s’effeuillent sur la petite table lui répugnent soudain, avec leurs corolles lâches et lascives, leur pourpre flétrie, leur parfum qui se décompose...
—Marie!... écoute!...
Isabelle est là. Elle tend les mains vers sa cousine; elle balbutie sa justification...
—Je ne sais pas comment c’est arrivé... J’ai perdu la tête... C’était la première fois, je te jure...
Elle ment très mal, et elle a moins de honte que d’inquiétude... Marie la repousse:
—Laisse-moi!... Je ne te demande aucune explication... C’est ignoble, ce que tu as fait... Ton mari t’avait confiée à nous... Et tu nous as trompés en le trahissant... Va-t’en! Je ne t’estime plus. Je ne t’aime plus...