Isabelle est si bouleversée qu’elle ne trouve pas de réplique. Elle s’affaisse contre un fauteuil, sur le tapis, et son émotion dégénère en crise nerveuse. Elle soupire et pleure à gros sanglots comme une petite fille.

—O Marie, que tu es dure, que tu es impitoyable!... Je comprends ton indignation, et toi, tu ne comprends pas ma peine... Tu me regarderas toujours comme une vilaine femme, et tu ne penseras jamais que j’ai peut-être des excuses...

—Des excuses, toi? Une chrétienne, une mère!...

Isabelle soulève sa tête et, toujours pleurante, écarte de ses joues ses cheveux mouillés. Elle murmure:

—Ne mêle pas les enfants à cette histoire... Je suis une mère, mais je suis aussi une femme, et ça n’a aucun rapport, l’amour maternel et l’autre amour... Tu sais très bien que j’étais malheureuse, entre mon mari et ma belle-mère, et que tout, dans ma maison, m’était devenu antipathique... Toi-même tu trouvais Frédéric vaniteux et sec... Et tu n’avais pas la naïveté de croire que je l’aimais?

La colère, tout à coup, fouette son âme humiliée. Elle se redresse:

—Je déteste Frédéric, je le déteste! Je suis là, comme une criminelle, à faire semblant de me repentir et je ne me repens pas du tout... Ce qui est arrivé devait arriver... Ah! l’Italie est dangereuse pour les femmes du Nord qui ne sont pas des couveuses et des ménagères! Il ne faut pas apporter à Naples une âme mécontente, un cœur vide, des sens inquiets... Ici, dès le premier soir, j’ai été comme une femme qui aurait bu de la tisane toute sa vie et qui boirait du vin, à pleins verres, par un jour chaud... La liberté, la joie, l’amour, tout à la fois, c’est une terrible ivresse, et de plus solides que moi ont chancelé... Elle est très commune, mon aventure, elle est même banale, mais elle se renouvellera toujours...

—Oui, dit Marie, c’est l’aventure de la princesse et du tzigane, de l’archiduchesse et du pianiste, de George Sand et de Pagello!... Tu as suivi d’illustres exemples!... Tu peux être fière!...

Isabelle s’était remise debout. La glace de la toilette refléta son visage meurtri par les larmes, décoloré par le reflet livide du matin et les lueurs jaunes de la bougie... Elle trempa une serviette dans l’eau et rafraîchit ses paupières; puis elle ferma son peignoir et tordit ses cheveux. Un sourire insolent passa sur sa bouche...

—Et toi, Marie, ne peux-tu être moins fière?... Tu te crois irréprochable, toi! pétrie d’une chair céleste, incapable de prendre jamais un amant... Mais tout de même, tu as changé, depuis que tu as quitté la Flandre!... Tu as respiré l’air de Naples et tu commences à fondre, petit glaçon de vertu!... Oui, tu me l’as avoué, hier soir: l’amour est plus fort que tes préjugés de bigote, et Claude Delannoy fait une rude concurrence au bon Dieu!... Tu vas divorcer, Marie! tu vas désespérer ta famille et scandaliser les pimbêches bien pensantes de Pont-sur-Deule! Tu épouseras Claude, devant le maire, et tu penseras que tu restes la femme d’André devant Dieu... Au point de vue catholique, tu commettras l’adultère, et tu seras la maîtresse de Claude comme je suis la maîtresse d’Angelo... Sois donc plus indulgente, et ne me jette pas la pierre, parce que tu n’es pas sans péché...