Salvatore la vit si malheureuse qu’il faillit pleurer.
—Chère madame Marie!... si bonne, si belle, si douce!... Dieu ne permettra pas votre malheur! Il ne demande pas l’impossible à ses créatures...
Elle retournait à Pompéi. Le sculpteur l’accompagna à la gare. Le ciel, comme un fleuve ardent, coulait entre les toits aplatis du Corso Umberto et roulait quelques vagues de nuages. La lumière débordait d’un côté dans la grande rue moderne et commerçante, et faisait étinceler sur les façades grises les lettres dorées des enseignes. L’autre côté était dans l’ombre... Une cohue extraordinaire de véhicules et de piétons s’agitait dans la bande d’ombre et la bande de soleil. Les fiacres, les charrettes, les voitures à bras et les automobiles s’affrontaient, s’enchevêtraient aux carrefours en une masse mouvante qui s’ouvrait devant les tramways dont le timbre autoritaire dominait toutes les clameurs et les rumeurs. Puis les tramways mêmes s’arrêtaient pour laisser défiler un convoi funèbre, un corbillard vitré comme un carrosse, chargé de roses rouges et de roses blanches, et superbement orné à ses quatre coins d’archanges en zinc argenté, sonneurs de trompettes. Il emportait son mort à vive allure, au rythme des litanies que précipitaient des religieuses, des pénitents bleus, des moines marrons, et les vieillards délégués par l’Hospice des pauvres.
Marie observa que personne ne saluait le cercueil.
—Et pourquoi faire? dit Salvatore. On salue le Saint-Sacrement, mais pas un mort!... Un mort, ce n’est rien...
Un pianino passa, et la mesure à six-huit d’une tarentelle fit broncher les psaumes que clamaient les pénitents par les trous de leurs cagoules bleues. Des chèvres, conduites par un vieillard tout frisé, borgne comme Polyphème, sautèrent sur le trottoir et faillirent renverser le petit kiosque du glacier, tout jaune de citrons et d’oranges. Devant les boutiques, les commères assises, un tablier bariolé sur le ventre, une camisole lâche sur leur gorge de Bellones mûres, lisaient passionnément la liste des numéros sortis à la loterie. Les émigrants stationnaient, par troupeaux, à la porte des agences de navigation. Des bourgeoises en robes de soie, coiffées de chapeaux empanachés, promenaient leurs beaux enfants bruns. Des religieuses mendiaient pour les pauvres; des prêtres râpés et sales causaient avec des moines épanouis,—et de temps en temps, une des ruelles transversales, fente obscure et fétide dans le quartier modernisé, lâchait des gamins blêmes, des filles plâtrées, des vieilles pareilles aux figures allégoriques de la Peste et de la Famine.
Marie les apercevait au passage, mais vieillesse, infamie, laideur, prises au courant de la foule, qu’en restait-il, dès que le soleil les avait touchées? Nul ne pensait à s’émouvoir, nul ne pensait à se plaindre. Les heureux oubliaient la pitié comme les malheureux oubliaient leur peine, dans la béatitude physique qu’apportait le plus précoce, le plus merveilleux des étés. Le paysan brutal assommait toujours son petit âne, mais l’âne avait une rose à l’oreille; le mendiant aveugle tendait un moignon ignoble vers les passants, mais sa mélopée lugubre avait des langueurs de romance, et derrière le corbillard-carrosse, les pénitents bleus regardaient de côté les belles filles, sans se soucier du mort «qui n’est rien»...
La joie de vivre, élémentaire et puissante, enflait les veines de toute créature, et la bienveillance infinie qui tombait du ciel avec la douceur et l’éclat du jour doré promettait déjà l’absolution aux péchés de la nuit prochaine...
Salvatore devina les pensées de Marie. Il lui dit tristement:
—Vous commenciez à aimer Naples... Maintenant, vos idées du Nord reviennent. Quand vous serez en Flandre, vous direz: «Cette Naples, quelle ville de débauche et de saleté!... Ces Napolitains, quels polichinelles!...» Tout ça parce que mon frère a aimé votre cousine.