Dans le train qui la ramenait à Pompéi, Marie Laubespin se rappelait cette phrase du sculpteur, pendant que défilait la banlieue, déshonorée déjà par des fabriques. Elle se défendait d’être injuste envers ce pays qui lui avait fait du mal, qui avait bouleversé la vie d’Isabelle, et qui pourtant laisserait dans leur mémoire, à toutes deux, un souvenir trop lumineux, trop parfumé, et peut-être une souffrance nostalgique...

Elle songeait aux images conventionnelles et peu flatteuses que les étrangers se font du peuple napolitain, aux «impressions de voyage» écrites par des touristes naïfs qui ont fréquenté des patrons d’hôtels, des guides, des entremetteurs et des filles, et qui, n’étant jamais entrés dans une vraie famille napolitaine, dépeignent la pauvre belle cité comme un repaire de voleurs, de ruffians et de prostituées...

Ils sont sincères; ils racontent ce qu’ils ont vu, mais ils n’ont pas tout vu, et ils se trompent, de bonne foi, et trompent leurs lecteurs par des généralisations audacieuses et hâtives.

Certes, il existe à Naples une population avilie par la misère, et tous les commandements de Dieu n’y sont pas respectés, mais on y peut trouver Salvatore di Toma, et Spaniello, et donna Carmela, et tant d’autres qui leur ressemblent.

Ce sont des gens de la vieille Naples. Ils ont la bonté facile, la plasticité intellectuelle, cette chaleur de cœur qui supprime les inégalités de la fortune et du rang. Ils ne sont pas «moraux», mais le sentiment plus que l’intérêt gouverne leurs âmes mobiles. A la fois très raffinés et très primitifs, individualistes jusqu’aux moelles, par tempérament et non par doctrine, car ils ne s’embarrassent jamais de théories, ils n’ont pas les vertus du Nord, mais ils n’ont pas le dur égoïsme du lutteur, la morgue du parvenu, le snobisme. Ils ne méprisent pas le pauvre. Ils sont indulgents à «l’homme qui n’a pas réussi»; ils s’attendrissent sur les drames d’amour, même quand le mari trompé ou l’amante trahie jouent du revolver ou du couteau: «Eh! c’est l’amour! c’est la nature!...»

Leurs petits-enfants ne leur ressembleront plus, et Naples même, dans vingt ans, ne sera plus Naples. Elle deviendra une ville banale et prospère, industrielle et commerçante, et les horribles vicoli du Carmine, pleurés des peintres, seront remplacés par des cités ouvrières. Dès Granili à Torre del Greco s’étendra une Naples enfumée, active et triste, où la morale entrera avec l’hygiène. Et les dieux attardés s’en iront, et Vénus Pompéienne ne sera plus qu’une pièce de musée pour la joie des archéologues...

XXIII

Isabelle et Marie étaient à Rome depuis vingt-quatre heures. Elles avaient quitté Pompéi en l’absence d’Angelo.

Ni les musées, ni les jardins, ni les églises ne tentaient madame Van Coppenolle. Elle suivait sa cousine; mais, quand son corps était au Vatican, ou au Colisée, son âme errait à travers le monde. Elle voyait, comme un panorama, l’Europe à vol d’oiseau, Courtrai presque en haut, Naples tout en bas, et le bateau qui conduit Frédéric Van Coppenolle, à Anvers, et les trains qui filent entre Naples et Rome, et qui peut-être amènent un amoureux repentant et désespéré... Le reste de l’univers est un nuage...

Isabelle ne se plaisait qu’à dormir et à pleurer. Elle disait à Marie: «Comme nous allons être malheureuses!...» Et elle insistait, ingénument, sur le pluriel.