—Voilà ma fille.

Et il présenta:

—Monsieur Angelo di Toma... Madame Laubespin.

Claude était près de madame Wallers sur le canapé. A droite de la cheminée, le vieux M. Meurisse, filateur et maire de Pont-sur-Deule, écoutait placidement l’ami Wallers, et, de l’autre côté, il y avait Isabelle Van Coppenolle et, derrière elle, un jeune homme qui s’avança pour baiser la main de Marie.

Elle pensa au portrait cruel que Claude avait fait de ce garçon, et elle fut étonnée de le trouver ridicule, mais d’un ridicule sympathique et gentil. Il avait échangé ses souliers jaunes contre des bottines vernies, et sa jaquette mince découvrait un gilet d’été, une cravate claire, un plastron et un col si luisant qu’on les eût dits en «linge américain». Cet ajustement lui donnait un air un peu rasta, et sa figure même n’était pas tout à fait d’un homme du monde à cause de la perfection classique du nez droit et de la bouche en arc, à cause des cils trop longs et des dents trop régulières sous la petite moustache ébouriffée, plus châtaine que les cheveux. C’était une beauté gênante, beauté de modèle, d’aventurier ou de ténor, faite pour les oripeaux et les guenilles.

Tout de même, Angelo di Toma n’en était pas responsable! Et il se faisait pardonner cette scandaleuse beauté à force de gentillesse. Dans un français correct, mais avec un terrible accent, il tourna un joli compliment à Marie qui ressemblait, dit-il, à son père et à sa mère, et aussi à une infante de Vélasquez... La robe blanche voilée de noir transparent, les perles au cou, la cocarde rose à la ceinture, les cheveux cendrés et argentés... Oui, c’était l’Infante!

M. Wallers approuva; madame Van Coppenolle, demanda si elle avait, elle aussi, le type des dames de Vélasquez, bien qu’elle sût très bien ne pas l’avoir, mais elle aimait à provoquer les louanges. M. di Toma, depuis qu’il était entré dans le salon, n’avait regardé qu’elle: il profita de la circonstance pour la regarder encore, en détail et de tout près. Elle posait, comme devant un peintre, inclinée et souriante dans le fauteuil de velours pourpre à dossier très haut. Grande et forte, avec de lourds cheveux dont elle savait adoucir la nuance ardente, elle avait les yeux verdâtres, le rire facile, la bouche mûre d’une Néréide de Rubens; elle en avait la chair lactée, nacrée, presque soyeuse dans la lumière, et que l’ombre enveloppe d’une transparence azurée. Le sang riche de la jeunesse colorait de rose vif les lobes des oreilles, les joues, les lèvres, les mains mêmes, et les hommes qui déshabillaient des yeux ces formes provocantes devaient penser que le beau corps, nu, gras et blanc, était fleuri et fouetté du même rose.

La robe d’Isabelle la couvrait sans la cacher. C’était un fourreau en crêpe de Chine crème, tout brodé, tout ramagé d’or; des perles dans les cheveux; des perles au cou. Sur les épaules, une écharpe de plumes floconneuses. Cette toilette, trop riche pour un dîner de famille, contrastait avec la mousseline noire de Marie et l’honnête satin broché, couleur puce, de madame Wallers. Isabelle s’en excusa:

—Tu vois, dit-elle à sa cousine, je me suis mise «en peau». C’est que ma femme de chambre avait fourré cette vieille robe dans ma malle,—à tout hasard... Je n’avais pas autre chose,—à moins de dîner en peignoir ou en costume tailleur.

—Je pense, dit l’Italien, que cette femme de chambre mérite notre gratitude. Madame est aussi belle qu’Hélène Fourment.