Cette doctrine audacieuse n’appartenait pas au seul Frédéric Van Coppenolle. D’excellents artistes la proclamaient en France et en Allemagne, et, quelquefois, leurs tentatives de rénovation artistique prenaient un air de mystifications. Mais certains—non pas tous—certains, parmi les Français, avaient un goût naturel, un sens héréditaire de l’ordre et de l’élégance, une éducation esthétique qui manquaient à M. Van Coppenolle. Ce filateur n’avait pas eu le loisir de se cultiver. Il aimait les arts avec une ingénuité et une intransigeance terribles.
Très germanophile, ayant le respect de la force matérielle et du succès, ses préférences allaient aux décorateurs allemands. Il acceptait, en bloc, le pire et le meilleur de cet art pénible, volontaire, dont la richesse agressive flatte la vanité d’un peuple parvenu. Cependant, il achetait des tableaux à Paris, au Salon d’automne.
Pour édifier l’hôtel et pour l’aménager, il n’avait pas tenu compte du sentiment d’Isabelle, qui protestait comme femme et comme Française. Elle avait aussi, à sa manière, et pour d’autres raisons, le snobisme de la modernité et ne se souciait pas de ressembler moralement à son arrière-grand-père, bien qu’elle n’hésitât point à se meubler, à s’habiller et à se coiffer dans le style du premier Empire, quand la mode souveraine l’ordonnait ainsi. Tandis que M. Van Coppenolle, novateur passionné dans l’ordre industriel, économique et artistique, conservait sur la femme, le mariage et l’amour, des opinions énergiquement réactionnaires.
En rentrant dans sa maison, Isabelle, pour la centième fois, eut l’impression qu’elle n’était pas chez elle, mais chez son mari, chez l’homme qu’elle n’aimait pas, qu’elle raillait par bravade et qu’elle craignait, sans avouer cette crainte. Elle reconnaissait en lui une force—un maître!—le maître de ce logis fastueux et bourru, confortable et triste. Rien ne révélait l’influence de la femme, rien ne reflétait son âme souple et légère et tendrement sensuelle dans ces salons bleu de nuit ou vert émeraude, dont les boiseries sombres et luisantes rappelaient les fumoirs des paquebots. Par des couloirs ripolinés, peints de nénuphars en frise, Isabelle s’en fut, avec sa cousine, dans la chambre des enfants. Elle était bien émue, et Marie pensa qu’elle affectait à tort, par gaminerie, une indifférence aux devoirs maternels dont certaines gens lui faisaient un crime.
En réalité, Isabelle aimait ses enfants, et elle les eût aimés beaucoup plus s’ils n’avaient pas été la cause innocente ou l’occasion de presque toutes les querelles conjugales. L’esprit autoritaire de Frédéric intervenait dans ces détails d’élevage qui, partout, relèvent du pouvoir féminin. Aussi, les enfants et les scènes de ménage étaient malheureusement associés dans la mémoire d’Isabelle, et l’absence des enfants évoquait, au contraire, pour elle des images de loisir et de paix. Cependant, l’instinct naturel, forcé et gêné par les circonstances, demeurait vivace et se réveillait parfois spontanément. Isabelle, en apercevant son fils, eut un élan sincère et joyeux:
—Mon gros Jacques!
Il était dans son petit lit, et il tailladait des gravures.
—Maman, tu es revenue!...
Et tout de suite:
—Qu’est-ce que tu m’apportes?