«Je l’aime vraiment beaucoup, se disait-elle en le regardant. Il ne soupçonne pas que j’ai pleuré, hier, sur le chagrin que je lui faisais... Ah! qu’il soit enfin raisonnable, qu’il sente le prix de ma tendresse de sœur, qu’il ne souffre plus, jamais plus!»

Elle le comparait à Van Coppenolle et lui trouvait les mêmes qualités pratiques, la même froide énergie, avec plus de souplesse intellectuelle et une chaleur d’âme qui manquait à Frédéric. Elle lui savait gré de n’être pas toujours et uniquement l’homme des chiffres, d’aimer, comme elle, les vieilles choses émouvantes.

Quant aux «gens inutiles», elle doutait que Claude les aimât autrement que par boutade et pour réagir contre les Van Coppenolle. Encore fallait-il définir ce qu’on appelle «inutilité»...

Côte à côte, du même pas, ils marchaient sur les petits pavés ronds qui fatiguaient un peu Marie; Claude, tous les cent mètres, devait ralentir le pas. Alors, il souriait à sa compagne et il songeait qu’il la porterait bien, dans ses bras solides et contre son ferme cœur, tout le long du chemin et tout le long de la vie.

Mais elle ne voulait pas être portée. Elle voulait marcher seule sur les durs cailloux et se meurtrir les pieds, sans avouer qu’elle était faible et qu’elle avait mal. Et Claude ne pouvait rien, que la suivre.

Il la suivait, caressant des yeux la robe grise et la toque de chinchilla douce sur les cheveux blonds comme une peluche argentée où resterait un peu de neige.

Les jeunes gens traversèrent la grande place où l’hôtel des postes, tout neuf et gothique, élève un beffroi doré en face du vieil hôtel de ville. Isolée dans un square, une tour de briques porte cinq clochetons d’ardoises et une draperie haillonneuse de feuillage automnal mi-parti rouge et vert. Et, partout, dans les maisons, dans les églises, dans les jardins, la volonté des hommes et la fantaisie de la nature reproduisent cet accord joyeux du rouge et du vert, atténué par le gris ambiant de l’atmosphère.

Rouges sont les péniches sur la verte Lys qu’enjambe un pont de pierre; rouges, avec des croisées vertes, les maisons des petites rues autour de l’église Saint-Martin et du Béguinage. Et le Béguinage même, où Claude et Marie pénétrèrent librement, a la fraîcheur d’une aquarelle humide.

Une cour triangulaire, une pelouse, une statue de sainte sous un acacia, des géraniums dans le gazon; des deux côtés de la cour, des maisonnettes basses d’un blanc pur, avec des fenêtres vieillottes à tout petits carreaux, peintes en vert, ce même vert qu’ont les jeunes feuilles des tulipes... Les grands toits rouges, aux pentes inégales, semblent adossés à l’église Saint-Martin, et c’est d’eux que le beau clocher paraît sortir, gris comme un ramier, moiré de mauve par le crépuscule, enjolivé de boules, de pointes ouvragées, de girouettes d’or sur ses clochetons bulbeux.

Avec trois couleurs, on pourrait peindre ce lieu, humble et puéril ainsi qu’un pensionnat pour de vieilles enfants très sages. Un peu de rouge, un peu de vert, un peu de gris pour les fonds, les blancs mêmes du papier. On n’aurait pas besoin de placer, devant la chapelle, à gauche, sous le porche de brique, une béguine noire et blanche comme une hirondelle fatiguée. L’âme du Béguinage s’exprimerait par la simplicité de la composition, par la crudité enfantine des couleurs, par la tranquille tristesse du ciel sur le clocher d’ardoise...