Claude et Marie ne s’attardent pas à regarder derrière la vitre, sous le porche aux colonnes torsadées, le Christ espagnol vêtu de pourpre et qui saigne horriblement, entre deux anges suaves, bleu tendre et rose tendre, dont l’un tient un grand mouchoir. Les jeunes gens vont, par les ruelles tournantes, où l’herbe croît entre les maisonnettes blanches, vertes et rouges. Des noms latins sont inscrits sur les portes. Dans un enclos gazonné, des linges étendus rappellent les lits chastes et les cercueils. Et voici l’huis Sainte-Genovèfe où loge madame Vervins...

C’est encore un souvenir d’enfance qui réunit Claude et Marie: ce Béguinage, cette ruelle, cette maison rouge que précède un jardinet humide, pleins d’asters mauves et de gros dahlias couleur de sang séché. Un soir de grandes vacances, madame Wallers les amena, tous deux, chez la dame fluette et noire qu’on appelait déjà la «sainte». Les deux mioches avaient grand’peur de cette dame qui leur parut très vieille, avec sa voix faible, ses yeux fiévreux, ses mains décharnées. Elle leur parla, cependant, comme une dame ordinaire, comme une bonne amie de leurs mamans, et ils remportèrent de cette visite deux petites croix émaillées et une rose de Jéricho... Marie conserve la croix émaillée. Claude a perdu la sienne, depuis longtemps.

Plus tard, ils revinrent au Béguinage et ils comprirent ce qu’était madame Vervins. Veuve à cinquante ans et très riche, elle avait quitté le monde après la mort de ses enfants et de son mari, et, ne se croyant pas digne d’entrer au couvent, parmi les vierges consacrées, elle était devenue la pensionnaire des béguines. Là, réalisant un rêve ancien, elle étudia les mystiques et les imita par sa ferveur, par ses austérités, par son goût de la plus haute théologie. Et ses directeurs virent renaître en elle l’âme des grandes abbesses du Moyen âge. On prétendit même qu’elle était favorisée de Dieu, qu’elle avait des visions et des extases et qu’elle les racontait en des poèmes mystérieux dont l’ardeur éclatante et sombre rappelait Catherine Emmerich. Mais elle cachait à tous ces œuvres connues seulement de quelques prêtres et qu’on publierait sans doute lorsque madame Vervins dormirait dans le cimetière du Béguinage.

Elle était très âgée, maintenant, et personne n’était admis près d’elle, sauf les Wallers, ses vieux amis, et Claude, fils de sa filleule qu’elle avait beaucoup aimée.

Sœur Joanna, la béguine qui soignait madame Vervins, ouvrit le judas de la porte verte, et, reconnaissant Marie et Claude, les fit entrer dans le jardinet.

—Sœur Joanna, je repars tout à l’heure. Puis-je saluer madame Vervins?

La béguine secoua sa tête grosse et rougeaude que la coiffe ennoblissait. Et elle expliqua que la chère sainte était tombée en faiblesse, dimanche dernier, qu’elle ne prenait plus de nourriture et que son âme, tirant sur les liens corporels, s’était à demi libérée... Madame Vervins habitait déjà le paradis...

Claude voulut se retirer. Alors, sœur Joanna déclara qu’il pouvait bien revoir la «sainte» encore vivante et que, peut-être, elle lui parlerait... Marie insista:

—Nous ne ferons qu’entrer et sortir, dans le plus grand silence.

Elle persuada son ami et ils montèrent le petit escalier, derrière sœur Joanna.