Le vestibule de l’appartement était sombre, et une seule lampe brûlait devant un tableau représentant saint Antoine. Une grosse femme échevelée, au profit classique, ceinte d’un tablier bleu, s’élança sur moi, saisit mon sac et mon parapluie... Des sons rauques raclaient son gosier. C’était Nunziata, la cuisinière, qui annonçait un fâcheux événement. La femme de chambre, Carulina, qui aurait dû nous attendre, nous installer et nous servir, était partie... Oh! pas pour bien longtemps!... une heure au plus... Mais on pensait que les Français s’attarderaient à la gare et Carulina n’avait pas cru mal faire en courant jusqu’à la place Barbaia, chez la sorcière... La pauvre se mourait de crainte, depuis qu’elle avait renversé le saladier, car le saladier contient la salade, la salle est imprégnée d’huile et tout le monde sait que l’huile renversée porte malheur.

Angelo et Salvatore qui commençaient à se fâcher excusèrent Carulina. En effet, la chose était grave!... L’huile renversée!... On ne plaisante pas avec les présages... Au même moment, Carulina parut, non moins échevelée que la cuisinière, et non moins abondante en gestes et en discours. La fattuchiara l’avait rassurée par je ne sais quelle opération cabalistique... Et nous eûmes enfin le loisir de dîner.

La salle à manger des Toma n’a pas de cheminée, mais elle a un poêle. Ce poêle est mis pour la décoration. On ne l’allume jamais, parce que ce serait avouer qu’il fait froid à Naples et que ça discréditerait le pays devant les pensionnaires étrangers. On nous servit un potage aux moules, l’inévitable macaroni, des boulettes de viande hachée, une salade verte et dure, des oranges grosses comme des boulets et de petits pots d’une crème brune que Salvatore nous recommanda...

—C’est exquis... la friandise purement napolitaine... Sanguinaccio... Goûtez, madame, goûtez!

Il m’offrait la becquée avec une petite cuiller. Je m’informai prudemment.

—Qu’est-ce que c’est le sanguinaccio?

—Une crème de chocolat, cannelle et sang de cochon.

Du boudin au chocolat! Le cœur me lève... Je remercie le bon Salvatore qui continue de sourire, la cuiller à la main. Une orange me suffira.

Mais que vois-je?... Papa, oui, papa, qui attaque le pot de sanguinaccio et qui goûte l’horrible mixture... Il ferme les yeux, réfléchit:

—Il ne faut pas avoir de sots préjugés quand on voyage, Marie! Cette crème, eh bien, ce n’est pas mauvais du tout!