Je n’ai pu vous écrire hier, car je n’ai pas eu un instant de solitude et de silence. Aujourd’hui, papa est allé chez la duchesse d’Andria qui est une femme exquise et un écrivain de talent. S’il s’arrête, au retour, chez Mathilde Serao, je ne le reverrai qu’à la nuit, car la romancière du Pays de cocagne l’intéresse passionnément. Je n’accompagne pas mon illustre père. La fatigue est un bon prétexte pour excuser ma sauvagerie.

Vous voulez des détails précis sur les gens et les choses... J’essaierai de vous contenter, parce que je vous aime beaucoup—et même beaucoup trop!—quoique je ne sache pas vous le dire...

Prenez le plan de Naples, celui du Bædeker que nous avons acheté ensemble à la gare de Lille et que je vous ai laissé afin que vous puissiez me suivre, jour par jour, kilomètre par kilomètre. Cherchez le quai Caracciolo. J’habite là, tout près de ce grand jardin public qu’on appelle la Villa Nazionale. C’est le quartier des étrangers, vide le jour, sinistre le soir, animé vers cinq heures par le défilé des voitures qui font la promenade obligatoire sous les regards des jeunes snobs.

Donna Carmela di Toma, mon hôtesse, tient une pension modeste, inconfortable et peu achalandée. Le descendant des barons Atranelli ne nous avait pas révélé ce secret de famille.

Le soir de mon arrivée, j’ai traversé, en voiture, de grandes rues bien régulières, dallées de lave, sillonnées de tramways électriques, encombrées de charrettes et de petits fiacres malpropres. Les lampadaires électriques bleuissaient la nuit mouillée. Les boutiques, éblouissantes de clarté brutale, jetaient un dur reflet sur la foule hâve, nonchalante et guenilleuse. On devinait des coupures de ténèbres dans les blocs épais des maisons, des impasses, des ruelles grouillantes. Les coups de timbre, le grincement des trolleys, le bruit des roues, les cris des marchands, m’étourdissaient... Et j’étais écœurée par l’odeur d’huile chaude qu’exhalent les cuisines en plein vent.

Des femmes au chignon pointu, aux larges boucles d’oreilles, les épaules couvertes d’un petit châle, s’en allaient, traînant des pantoufles éculées dans la boue... Des gamins sans chemise, la culotte retenue par une ficelle, sales, sales, horriblement sales, couraient près de notre voiture, quémandant des sous et levant leurs pauvres petits visages d’enfants rachitiques, aux yeux insolents, câlins et tristes.

Et puis, dans le quartier commerçant de Toledo, devant les cafés, il y avait encore des femmes en châle et des enfants déguenillés, mais aussi de jeunes bourgeois de la ville, vêtus comme Angelo di Toma, avec ce même faux-col brillant, ces mêmes manchettes démesurées, ce même feutre gris clair enfoncé, un peu en arrière et de côté, sur les cheveux d’un noir terrible... Beaucoup de faces olivâtres, presque vertes, des types espagnols et sarrazins, et quelquefois un personnage au grand nez comique et spirituel, attestant la parenté de race avec Polichinelle.

Aux carrefours encombrés, la voiture avançait lentement ou s’arrêtait. Alors, les beaux messieurs nous regardaient fixement, papa et moi, sans gêne, et peut-être sans intention désobligeante. Mais tous ces regards noirs, directs, veloutés, m’horripilaient ainsi qu’un contact physique...

Angelo et Salvatore di Toma suivaient dans une autre voiture. Leur mère, très souffrante, avait dû se coucher et elle ne pouvait nous recevoir elle-même. Mais Angelo qui sait tout faire avait fait le maître de maison; il nous avertit, avec candeur, qu’il avait choisi nos draps—des draps à dentelle!—et commandé le dîner... car nous dînons à part, les autres pensionnaires n’étant pas dignes de nous être présentés.

Nous arrivâmes. Un garçon de seize ans, maigre comme un chat de campagne, saisit une des malles et l’emporta sur son dos. Je crus qu’il allait périr écrasé. Salvatore me rassura: «C’est un de mes modèles: un corps d’acier, tout en nerfs et en muscles... Il gagne quelques sous à porter des bagages... et, le reste du temps, il fait le voyou sur le port, parce que de travailler ça le fatigue!... Il a une force inouïe, mais elle est dans sa tête, vous comprenez, dans sa volonté... Alors, ça ne dure pas. Ça ne vaut que pour un effort...» Le garçon d’acier, ayant déposé la malle sur le palier du second étage, tendit la main. Papa donna une demi-lire. Aussitôt, le visage du garçon prit une expression tragique: la surprise, la colère, la douleur, l’effroi, se peignirent sur ce masque de voyou malicieux... Papa voulut ajouter un sou. Mais Angelo interpella le porteur mécontent qui retrouva instantanément son sourire, mordit la pièce pour l’éprouver, et s’en alla en sifflant...