Et les langues d’aller leur train! Mademoiselle Émilie se souvient qu’elle a vu la cuisinière des Wallers acheter deux faisans et une langouste. On sait que M. Wallers est fin gourmet, qu’il possède la meilleure cave de Pont-sur-Deule, mais, lui, sa femme et sa fille, ne mangeraient pas deux faisans et une langouste énorme, au souper!
Mademoiselle Hautremont fait observer à mademoiselle Émilie que les trois Wallers ne seraient pas seuls à savourer ces bonnes choses:
—Madame Coppenolle est chez eux depuis quatre jours...
La vieille infirme prend un air mystérieux et un ton de blâme quand elle prononce le nom d’Isabelle Van Coppenolle.
Cette jeune cousine de Wallers a fait beaucoup parler d’elle,—et quand on parle d’une femme, en province, ce n’est pas pour en dire du bien. Flamande d’origine, Flamande par sa robuste beauté blonde, elle a répudié toutes les vertus de sa race et se souvient trop d’avoir été élevée à Paris. Sa mère, veuve avant la trentaine, riche, jolie, frivole, s’est hâtée de la marier pour se remarier elle-même avec un Américain. Depuis sept ans, Isabelle est la femme du filateur Van Coppenolle; elle habite Courtrai qu’elle déteste. Elle a deux enfants, un honnête homme de mari, une belle-mère un peu tracassière, une grosse fortune, une admirable santé et elle se trouve malheureuse. Deux ou trois fois par an, sous divers prétextes, elle passe la frontière qui est toute proche et se réfugie chez les Wallers. L’archéologue la reçoit fraîchement, mais il est le seul parent d’Isabelle, et il a pris l’habitude de la protéger. Lui-même, hélas! a vu se disloquer le ménage de sa fille. Les circonstances, plus que son humeur naturelle, lui défendent la sévérité. Il s’entremet donc auprès de M. Van Coppenolle et tâche de réconcilier les époux. C’est l’affaire de quelques jours. Isabelle, bien morigénée, reprend le train. «Je ne recommencerai plus!» dit-elle. Et, cinq ou six mois plus tard, elle recommence.
Mademoiselle Hautremont suppose que la crise actuelle approche du dénouement et que M. Van Coppenolle arrive, pardonnant et pardonné. Le séjour de la fantasque Isabelle ne peut se prolonger, puisque M. Guillaume Wallers va partir pour Naples.
Mademoiselle Émilie, qui sait tout, hoche la tête... Il y aura peut-être, ce soir, chez les Wallers, un festin de réconciliation, mais sera-ce bien en l’honneur des Van Coppenolle?... On dit... on dit tant de choses!...
—Quoi?... Est-ce que Marie Wallers et le docteur?...
Mademoiselle Hautremont rend à la fille des Wallers son nom de demoiselle. La duègne rectifie:
—Madame Laubespin n’est pas divorcée, pas même séparée légalement... Une réconciliation serait facile... Or, il paraît que le docteur Laubespin doit venir bientôt à Pont-sur-Deule... Il est en procès avec la vieille dame qui a loué sa maison du faubourg...