—L’occasion serait excellente... dit mademoiselle Hautremont, toute pensive...

—Aujourd’hui, peut-être... Le train de Paris arrive à cinq heures... Et il est certain que monsieur Wallers attend quelqu’un... Le pauvre cher monsieur a trop souvent recollé le ménage de sa nièce. Il préférerait raccommoder celui de sa fille.

Mademoiselle Hautremont ne peut qu’approuver ce sentiment. Certes, on ne doit pas comparer Marie Laubespin à Isabelle Van Coppenolle, une femme charmante et malheureuse à une coquette écervelée. Marie s’est résolue à la séparation, parce que son mari la trompait, parce qu’il avait, à Paris, une maîtresse et un enfant! Que M. Laubespin se fasse pardonner! Marie lui sera clémente...

—Pourtant, conclut la vieille demoiselle, s’il y avait quelque nouveauté, mon neveu Claude en serait averti. La dernière fois qu’il est venu à Pont-sur-Deule, il a soupé chez les Wallers. Je serais bien étonnée qu’ils eussent un secret pour Claude puisqu’ils le traitent comme le fils de la maison...

—Qui vivra verra!...

Ainsi, les moindres faits et gestes de M. Wallers, de sa femme, de sa fille, de sa nièce, sont observés et commentés par les voisins. Bien que l’esprit de la petite ville mêle un peu d’aigreur à ces commérages, on s’accorde, à Pont-sur-Deule, pour admirer la famille Wallers, et particulièrement M. Guillaume.

Pendant trois siècles, les Wallers furent notaires à Pont-sur-Deule, et Guillaume Wallers, le premier, rompit avec cette tradition ancestrale,—avec celle-là seulement. Il fit ses classes au collège de Pont-sur-Deule, puis au lycée du chef-lieu; il fut étudiant à Paris, chartiste, élève de l’école de Rome; mais, parvenu à la célébrité, il refusa toute fonction officielle et ne voulut même pas se fixer à Paris. Vrai bourgeois flamand, par l’écorce épaisse, le sens pratique, le goût des jouissances matérielles, aimant les belles choses et l’argent qui permet de les acquérir, excellent chef de famille, catholique sans mysticité, Guillaume Wallers n’avait pas, comme on dit, le pied parisien. Il épousa, vers la trentaine, une demoiselle Hansuys, de Courtrai. En même temps, il achetait la maison de la rue au Chapel-de-roses où il commença d’entasser meubles, tapisseries, livres, objets d’art et curiosités de toute espèce. Il souhaitait douze enfants. Il n’eut qu’un fils et une fille, et les joies de cette paternité n’allèrent pas sans rançon. Jacques, l’aîné, très intelligent, ne fut point du tout «intellectuel»; le sang des Hansuys parlait en lui, et il se révéla, dès l’adolescence, homme d’action et homme d’affaires, comme ses ancêtres maternels. Il voyage, maintenant, dans l’Argentine, et achète des laines pour le compte d’un grand peigneur de Roubaix. Marie, plus délicate, plus affinée, reçut au couvent des Ursulines la même éducation que sa mère avait reçue vingt ans plus tôt. Elle en sortit, avant sa dix-huitième année, munie de principes religieux très solides et d’un petit fac-similé de brevet supérieur qui enorgueillissait beaucoup madame Wallers.

A cette époque, Marie Wallers était exactement la jeune fille à l’ancienne mode, qui ne soupçonne rien des réalités de l’amour, qui ne soupçonne même pas sa forme de femme et qui s’est toujours baignée en chemise montante et les yeux fermés. Cette éducation qui peut faire des niaises ou des hypocrites, peut aussi façonner des âmes où la vie spirituelle est forte et profonde, où l’instinct humain de l’amour fleurit en mysticité. Marie apportait, dans tous ses jugements, l’intransigeante logique de la jeunesse, et prétendait conserver, dans le monde, ses idées et ses habitudes du couvent. On l’avait accoutumée à l’examen de conscience, à la méditation, à l’effort perpétuel de la volonté qui réprime les mouvements de l’instinct. Elle avait pris au sérieux les enseignements de ses maîtresses; elle tâchait, naïvement, d’y conformer sa vie extérieure et intérieure. Toujours attentive à gouverner ses pensées, à contrôler ses actes, à s’approcher de la perfection idéale, elle paraissait froide et même guindée. Personne n’eût deviné dans cette âme close l’immense trésor des rêves, des tendresses, des ferveurs, accumulé depuis l’enfance, et dérobé à tous les regards.

M. Wallers, en bon papa, voulut conduire sa fille dans le monde. Le monde, à Pont sur-Deule, n’a rien qui puisse enivrer les sens et troubler le cerveau d’une enfant dévote. Marie connut les sauteries, les charades, les concerts et les ventes de charité. Les mères qui avaient de grands garçons furent bien aimables pour elle et en particulier madame Laubespin. Marie ne croyait pas être un beau parti, mais madame Laubespin était bien renseignée. Cette dame possédait un fils, interne des hôpitaux à Paris, bientôt docteur en médecine... Il venait souvent à Pont-sur-Deule. On lui fit voir Marie... Il la trouva jeunette et maigrelette, très peu femme, et du même sexe que les anges, avec son long corps fragile, étroit, comme élancé pour le vol. Blonde entre les blondes, elle éblouissait par l’éclat d’une chevelure soyeuse, gonflée, évaporée en nuage d’or; le bleu de ses yeux était pur, sans nuances vertes ou grises, et sa peau, trop fine, nacrée autour des paupières, avait la fraîcheur de ces roses à peine roses où semble courir un sang vermeil dans une pulpe argentée. C’était la beauté du Nord, la beauté suave des très jeunes filles anglaises, fleur des climats humides, si tendre qu’elle se flétrit et se couperose vite sous l’action de l’air et du soleil.

André Laubespin qui aimait les beautés plantureuses, ne fut séduit qu’au second regard, mais le coup de foudre, un peu tardif, parut l’ébranler tout entier. Il découvrit le charme de l’Agnès française, rose en bouton, papillon roulé qui déplie ses ailes. Et il voulut plaire à son tour. Les Wallers lui étaient favorables: jeune, intelligent, assez riche pour n’être pas soupçonné de vilains calculs, il pouvait choisir entre les jeunes filles de Pont-sur-Deule. Marie l’agréa. Laubespin ignorait tout de son âme. Elle-même prenait pour l’amour l’obscur pressentiment de sa destinée, l’éveil bien vague et bien incomplet de l’instinct féminin et maternel. Elle rêvait à des tendresses fidèles, à des causeries sous la lampe, à des berceaux...