Ils s’épousèrent, et les premiers mois du mariage furent joyeux et doux. Le jeune docteur, installé à Chantilly, où il remplaçait un vieux médecin routinier et bourru, vit chaque jour s’accroître sa clientèle. Il semblait aimer sa petite femme, et n’avait pas encore épuisé le charme de cette candeur et de cette fragilité; mais, au fond, il était sensuel et voluptueux, et il regrettait que Marie appartînt encore au «sexe des anges». Tardive, délicate, comprimée par l’éducation, mal préparée à l’intimité conjugale, elle se prêtait à l’amour docilement, et n’imaginait pas d’autres plaisirs que ceux de la tendresse. André était trop jeune aussi, trop impatient, et peut-être trop égoïste pour accomplir la tâche parfois difficile d’une éducation amoureuse... A la fin de la première année, Marie devint enceinte. Sa grossesse fut très pénible et elle accoucha prématurément d’un enfant mort... Madame Wallers, qui était venue à Chantilly, ramena sa fille à Pont-sur-Deule pour la distraire et la consoler. André Laubespin venait la voir tous les dimanches... Mais, entre-temps, il allait à Paris. Il continua d’y aller, seul, quand Marie fut rentrée chez elle. Il ne pouvait pleurer longtemps un être qui n’avait pas vécu; il avait besoin de gaieté, de mouvement et de plaisir. S’ennuya-t-il de trouver à son foyer une femme toujours souffrante et endeuillée? Comprit-il les différences essentielles de leurs caractères et de leurs tempéraments? Sous prétexte de ménager Marie, il se détacha d’elle et se créa, au dehors, des intérêts, des habitudes, des liens qu’elle ignora longtemps. Marie n’était pas jalouse: elle concevait l’adultère comme une monstruosité, un crime répugnant qui devait être bien rare... Enfin, elle ne supposait pas qu’André pût lui mentir pendant des mois et des années, avec préméditation et sans remords. Jamais femme ne fut plus désarmée devant son mari, plus crédule, plus docile. Ses parents la croyaient heureuse; elle-même croyait l’être, engourdie dans cette existence de chrysalide. N’ayant pas commencé de vivre, elle ressentait l’espèce de résignation fatiguée des gens qui ont beaucoup vécu.

Trois ans, quatre ans, passèrent, et l’inévitable petit hasard qui produit les catastrophes apprit brusquement à Marie le secret d’André Laubespin. Il avait—depuis combien de temps?—une maîtresse et cette maîtresse était devenue mère. Marie éprouva une douleur atroce, faite de surprise, de dégoût et d’humiliation. L’idée de la paternité d’André lui fut plus cruelle que l’idée de la trahison. Elle se sentit blessée dans sa fierté intime, diminuée dans sa chair, elle qui n’avait pu donner la vie!... Et le mari adultère lui apparut comme un être bas, souillé de mensonges, vautré dans l’ordure... Le dégoût submergea l’amour et même la jalousie... Il y eut une explication. André s’emporta. Il osa dire—ce que tout homme eût compris et même certaines femmes, mais non pas Marie Laubespin!—il osa dire que Marie l’avait déçu, qu’elle était un cerveau, un cœur, une âme, non pas une amante de chair...

Le lendemain, Marie quitta sa maison. Elle se réfugia dans sa famille où André, tout confus, la rejoignit. Elle pardonna, par devoir d’épouse chrétienne, mais son naïf amour était mort. Elle n’estimait plus André et ne l’approchait qu’avec répugnance. Bientôt, elle eut la certitude qu’il retournait chez sa maîtresse... Et ce fut la définitive séparation.

Tel est le petit drame de famille qui émut naguère Pont-sur-Deule et qui n’a pas eu son dénouement logique par un bon divorce ou par une réconciliation. Quelques amis des Wallers conservent l’espérance de manger le veau gras avec le mari prodigue, repentant et pardonné. On pense qu’une femme de vingt-sept ans ne peut s’accommoder toujours d’une situation fausse, qui, selon les idées de la petite province, la déprécie et l’oblige à une demi-dépendance.

Cependant, insoucieux des commérages, sous son parapluie déployé, Guillaume Wallers suit le quai du canal. Le vent fouette les ormes malingres, et la pluie redouble, criblant l’eau verte, l’eau si lente qu’on reconnaît à peine le sens de son courant. Déjà, sur la rive opposée, le vitrage d’une fabrique s’éclaire, bleu d’électricité, envoyant un reflet métallique au ciel bas. Les panaches noirs des hautes cheminées se teintent d’une rougeur sanglante. Une cloche d’atelier sonne, répondant à une cloche de couvent. Les premières lampes jaunissent les fenêtres des estaminets où les mariniers se querellent en patois flamand, autour des chopes. Sur les péniches chargées de betteraves, des enfants jouent malgré la pluie, des enfants pâles, bouffis, aux cheveux filasse. Et, d’une cabine, monte une voix de femme berçant un nourrisson.

Et voilà M. Guillaume Wallers dans les rues qui mènent au boulevard de la Gare. Toutes se ressemblent, avec leurs petites maisons de brique aux croisées vertes. Il y a des gens dans ces maisons, mais rien ne révèle leur présence. Jamais ils n’ouvrent leurs fenêtres dont les stores frangés découvrent un petit musée de bibelots, statuettes et jardinières, tournés vers le dehors pour l’admiration des passants... On devine une lampe, une forme penchée sur un ouvrage de couture... Vagues lueurs, vagues ombres... Mais ces logis fermés sont pleins d’yeux. Et, chaque fois que le miroir-espion reflète la bonne figure colorée de M. Wallers, un témoin caché le suit du regard et se demande:

«Où va-t-il?... Pourquoi?... Comment?... Et qu’est-ce que cela signifie?...»

II

Pendant que M. Wallers intrigue ainsi les curieux, Marie, seule dans la chambre qui lui sert d’atelier, copie en miniature, sur parchemin, les fragments d’un évangéliaire.

La pièce où elle travaille est prise sur le grenier même. La fenêtre unique, voilée dans sa partie inférieure, ouvre au sommet du pignon. Un jour presque vertical tombe sur la grande table chargée de tubes, de palettes, de godets et de pinceaux. Quand Marie lève les yeux, elle n’aperçoit que les nuages; mais, debout, elle peut découvrir le panorama des toits pointus, enchevêtrés, ici bruns de vieillesse, là d’un rouge neuf et joyeux, ailleurs d’un violet bleuâtre ou d’un gris de plomb... Des toits, rien que des toits! Il faut se pencher par la fenêtre pour admirer la flèche de Sainte-Ursule, à gauche, et le beffroi dont la tour carrée, large de base, fortement enracinée au sol, monte d’un jet puissant, se complique, s’affine et s’achève en plein ciel par un campanile bulbeux, miracle de fantaisie et de hardiesse.