Comme un montreur de marionnettes isole tour à tour chacun de ses petits acteurs, pour les présenter au public, Salvatore prenait chaque statuette, la caressait de ses mains créatrices qui semblaient la parfaire et l’animer d’une vie intense. Marie les admirait. L’art de Salvatore ne rappelait pas la mollesse et la préciosité de la moderne sculpture italienne. Rien n’y révélait le classicisme d’école, rien non plus la dangereuse recherche de l’originalité. On y sentait bien la grâce ingénieuse, la verve satirique de la race, mais aucun détail superflu, aucun rapetissement de l’idée réduite à l’anecdote. C’était vraiment un très grand art, malgré les dimensions réduites des figures. Il se rattachait à l’art grec par la simplicité savante des moyens, par le sens exquis de la proportion qui donne aux moindres statuettes le caractère décoratif d’un monument. Mais on y sentait une tendresse que les Grecs n’ont jamais exprimée s’ils l’ont connue.
Salvatore di Toma aimait les pauvres, même ignorants et criminels. Les pauvres reposaient ses yeux et son âme de l’écœurante banalité des riches qui, par snobisme, se ressemblent tous. La verdeur des propos, la franchise des gestes, la nudité des corps sous les guenilles, la naïveté des passions et même la pureté primitive et parfaite du type, l’artiste ne les rencontre que dans le peuple.
Salvatore, infirme et un peu sauvage, ne fréquentait pas les salons, et ne perdait pas de temps en amourettes. Tandis que son frère Angelo cherchait dans le monde des portraits féminins à peindre, et des comtesses à séduire, lui, le boiteux au masque africain, errait par les vicoli du Mercato ou de la Vicaria, entre la Marine et la porte Capouane. Il parlait à tous; il entrait partout, dans les bassi des artisans, dans les tavernes des camorristes, dans la prison même dont il connaissait le directeur. Il n’y avait pas de fête populaire, pas de pèlerinage à Montevergine, pas de mascarade, pas de manifestation politique, pas de cortège de grévistes défilant à Toledo, pas de procès criminel aux assises, où Salvatore di Toma ne parût, mêlé à la foule, et dessinant, dessinant, sur un petit album de toile grise.
La racaille napolitaine, fière de lui, l’adorait, le revendiquait pour sien. On le montrait aux enfants. On l’appelait, familièrement: «Tore!... Notre Tore!...» Et par impossible, s’il avait eu un ennemi, vingt bons garçons l’en eussent débarrassé gratuitement, par sympathie...
Il pria Marie de choisir une des statuettes. Elle prit la Fille abandonnée, maigre, serrée dans un petit châle, chancelante sous le poids léger du nourrisson qu’elle emporte à l’hôpital des Enfants trouvés.
—Que cela est triste! dit Angelo... Et quelle compagnie pour une jeune dame, cette drôlesse et son avorton!...
—Allons, Gramegna, donne les verres, le marsala, les douceurs... Et toi, Santaspina, au piano. Il faut rappeler le doux rire sur le visage pensif de madame Marie...
Preste, il remplissait les verres, et Salvatore, gauchement, offrait à Marie les gâteaux feuilletés. Elle se laissait servir, accoutumée déjà à la gentillesse familière de ses hôtes.
Salvatore avait conquis son estime, et un peu de son amitié. Quant à l’autre, c’était, pensait-elle, un grand gosse inconscient du ridicule et qui devait tout faire par jeu,—même la peinture, même l’amour.
Il était assis aux pieds de Marie, sur un escabeau, et il lui présentait l’assiette des «douceurs»... Elle remarqua tout à coup la beauté de ses yeux, la nuance veloutée des iris sombres, nageant dans un fluide bleuâtre, sous les franges pressées des longs cils. A Naples, les beaux yeux ne sont pas rares, mais quels yeux, à Naples même, eussent humilié ceux d’Angelo? Les coquettes mouraient de jalousie en les regardant, et les voluptueuses n’osaient pas les regarder. Les cheveux aussi étaient beaux, vivaces et rudes, d’un noir bleuté de raisin, avec ce mouvement ondé qui rappelle les jolies boucles de l’enfance et qui attire les mains des femmes pour un geste caressant et maternel.