Le sculpteur haussa les épaules.
—Le cher comte a rapporté de France une âme ulcérée à cause de quelque femme!... Mais il aime la peinture et la sculpture. Mon frère et moi n’avons pas de meilleur client... Disons la vérité! Tous les peuples se regardent à travers les lunettes des préjugés et des rancunes nationales. Le comte pense que les Françaises sont frivoles et sans cœur... Et voilà madame Marie, une Française toute bonne, toute douce, qui a une méfiance de nous autres, Napolitains, parce qu’on lui a raconté des histoires de lazzaroni, de camorristes et de ruffians... Ne dites pas non, madame Marie! Vous n’aimiez pas Naples, hier, parce qu’elle était laide, sous la pluie. Aujourd’hui, vous l’aimez parce qu’elle est belle, sous le soleil. Ainsi de nous. Il faut nous regarder dans notre jour, dans notre «éclairage», pour nous comprendre. Nos pauvres gens du peuple sont ignorants et sales. L’étranger ne voit que ça. Il les croit paresseux et immoraux parce que ces misérables portent gaiement leur misère... Dio mio!... Que je pourrais dire de choses là-dessus!
—Tore! dit Angelo, nonchalamment, ne fais pas le socialiste...
Salvatore s’empourpra.
—Socialiste!... Je le suis, socialiste, et même anarchiste... et je crache sur le gouvernement!... Et ma sculpture—Angè, tu peux rire—sera socialiste comme moi... Oui, je montrerai les vices tout nus: la paresse, le jeu, l’ivrognerie, la débauche, la prostitution des enfants, toutes les tares, toutes les monstruosités du peuple. Et, en les voyant, on dira: «Quelle pitié!» parce qu’on sentira, dessous, la cause, et l’excuse, qui est la souffrance!... Et puis, je montrerai les vertus à côté des vices: la charité naturelle et naïve, la compassion, le dévouement maternel, la douceur résignée, l’espérance invincible... Et, dans mes figurines, on entendra battre le cœur de Naples, ce cœur qui est tout instinct et tout sentiment.
Il criait, il gesticulait. Gramegna et Santaspina l’écoutaient, avec des exclamations admiratives.
Alors le sculpteur prit, une à une, les statuettes éparses à tous les coins de l’atelier et les disposa sur la table.
—Voyez, madame Marie, j’ai commencé mon œuvre... Oh! je n’ai pas l’obsession du colossal. Je ne prétends pas égaler Michel-Ange et je serai trop heureux si j’approche de mon maître, Gemito. Mes figurines ne seront jamais plus grandes que le Narcisse ou le Faune dansant de Pompéi... Je les vois comme autant de petits poèmes, en cire, ou en bronze, dans la manière de mon cher et glorieux ami et homonyme, Salvatore di Giacomo.
Marie ne connaissait pas Salvatore di Giacomo.
—C’est un grand poète! Il a composé beaucoup de chansons amoureuses qui ont été couronnées au concours de Piedigrotta, et que les voyous mêmes savent par cœur. Mais ses chansons ne sont pas le plus beau de son œuvre. Je vous traduirai la série des petits poèmes d’O’Munasterio, ou d’O’Funneco Verde, et vous direz avec moi: «Celui qui fait parler les mariniers, les camorristes, les filles, d’une façon si familière, si forte, si pathétique, celui-là, c’est un poète!» Voyez, madame Marie! Je lui ai emprunté presque tous ses modèles, et c’est la plèbe du Funneco Verde qui est devant vous...