Le maestro joue avec ses doigts, avec ses épaules, avec sa tête, avec tout son petit corps frénétique. C’est un acrobate qui bondit sur le tremplin des octaves, d’un bout à l’autre du clavier; c’est un escamoteur qui jongle; c’est un artificier qui fait éclater des fusées en majeur, des bombes en mineur, et dont les mille mains aux mille doigts secouent des millions d’étoiles sonores; c’est un gondolier qui rame, en longs arpèges égaux; c’est un amant qui se pâme dans les points d’orgue, soupire, chavire, expire...
Marie, consternée, l’écoute... Il ne s’arrête que pour recommencer. Collé à sa chaise, implacable, il fonctionne... Maintenant l’heure est venue des grandes difficultés, des grands triomphes... Santaspina tourne à demi la tête. Il annonce:
—Le morceau de musique contre la jettature.
Des quartes! rien que des accords de quartes frappés avec l’index et le petit doigt en imitant le geste conjurateur... Et pour finir: le Deuil de l’amour, nocturne exécuté sur les touches noires, rien que sur les touches noires!...
«Che spressione!...» soupire Gramegna, hypnotisé... «Che sentimento!...» Le bon Salvatore loue la vélocité, la souplesse, la résistance du pianiste... Et tous deux hochent la tête, avec une componction dévote derrière le dos du musicien... Quand l’accord suprême écrase le vieux piano et fait branler toutes ces statuettes sur les tables—pan! pan! pan! pan!...—le sculpteur et Gramegna s’élancent vers leur ami, le félicitent, l’embrassent!... On entend, dans un flux de paroles, déguisés par la prononciation dialectale, les noms des pianistes célèbres, Risler, Diémer, Paderewski, que Santaspina égalerait, qu’il dépasserait, qu’il anéantirait, s’il ne devait—pauvre homme!—faire le petit professeur, au cachet, pour gagner sa vie.
Marie est gênée par ce dithyrambe... Jamais elle n’osera dire à Santaspina: «Monsieur, je vous remercie. Vous jouez fort bien du piano...» Et même, elle en veut à Salvatore, à Gramegna, de cette ridicule outrance... «Ils manquent de sincérité!...» pense-t-elle. Mais elle commence à mieux observer, à mieux comprendre, et à se défier des impressions hâtives... Non, Salvatore n’est pas un menteur!... Il exprime honnêtement sa pensée... Seulement, il l’exprime en italien ou en napolitain. Et sa pensée est exactement celle d’un Français, mais transposée, haussée d’un ton par la langue... Ce n’est pas sa faute s’il met un dièze à chaque adjectif...—les touches noires, rien que les touches noires!—L’air est le même. Santaspina ne s’y trompe point.
Le prudent Angelo a voyagé chez les gens du Nord dont la langue discrète et nuancée met des bémols aux adjectifs. Il ne veut pas choquer Marie; il ne veut pas se compromettre; et il veut assurer pourtant à Santaspina l’éloge copieux qui lui est dû...
«Vous ne savez pas, donna Maria, qu’il a joué pour vous, pour vous seule, et qu’un mot de vous le consolera de tous les déboires du métier...»
Marie surprend le coup d’œil du pianiste vers elle,—coup d’œil tendre, orgueilleux et confus, coup d’œil d’artiste dont la vanité enfantine mendie, comme mendient les gamins du pavé: «Un sou... un petit sou!... Nu soldo! signora bella!» Marie ne résiste plus. Elle complimente. Elle loue. Elle exagère!... Elle ajoute un dièze aux adjectifs! Et ça lui coûte un peu de peine, mais ça fait tant plaisir au musicien!
A s’entendre parler ainsi, elle éprouve bien quelque honte... Elle ne se reconnaît plus... Que dirait Claude?... Il dirait que Naples a déjà troublé et un peu corrompu son amie.