Marie et Wallers, Angelo et Spaniello, redescendirent ensemble la rue de Stabies. M. Wallers ne riait plus. Il s’était avisé que les aquarelles d’Angelo étaient à peine ébauchées, et l’artiste nonchalant prévoyait déjà la rude algarade et le blâme public infligés par le «second père!»

Pour retarder le moment désagréable, Angelo pressait le pas, et prenait de l’avance, entraînant Marie Laubespin loin devant les archéologues. Et il se rappelait les beaux jours qu’il avait vécus, avec elle, à Naples, pendant que M. Wallers s’installait à Pompéi.

Salvatore était le patito de Marie, mais Angelo était un cavalier servant. Son âge et sa figure le prédestinaient à ce rôle aimable. Sa mère et son frère trouvaient tout simple qu’il accompagnât madame Laubespin, et quand il disait, par hasard: «Je resterai à la maison», ou: «J’irai à Pompéi. Il faut que je travaille...», on le regardait comme un héros. Pendant le mois de janvier, il avait organisé des excursions, des visites au musée, à San-Martino, aux Camaldules, des soirées musicales avec Santaspina et quelques violonistes amateurs. Il avait même donné des leçons d’italien à la dame de ses pensées, afin de lui enseigner les nuances exquises du langage, et pourquoi: «Je vous aime!» n’est pas plus tendre que: «Je vous veux du bien!» C’était une bien agréable existence, toute de galanterie, de courtoisie et de rien-faire, c’était la «vie noble», qui convient à un gentilhomme «des barons Atranelli»... Et «bonne nuit» pour l’archéologie et la peinture!

Cependant M. Wallers invitait son jeune collaborateur à le rejoindre, mais Angelo ne se souciait pas d’habiter l’auberge de la Lune, parmi les Scandinaves gigantesques, les Allemands informes et les peintresses anglaises aux chignons couleur de filasse. «Naples est si près, disait-il. Je viendrai tous les jours...» Et il n’était venu que tous les trois ou quatre jours, entre deux trains, et il avait conté quelques histoires de voleurs au second père... L’horaire était changé... le tramway de la gare avait eu des pannes... la montre d’Angelo était sujette à des syncopes... Donna Carmela était malade... Des cousins de Palerme arrivaient par le bateau...

A cette dernière nouvelle, M. Guillaume Wallers avait répondu simplement:

—Ne me parlez pas de bateau! Cette ironie est déplacée... Maintenant, mon cher Angelo, je vous donne vingt-quatre heures pour renvoyer vos cousins en Sicile et venir vous-même à Pompéi. Une chambre est disponible à l’auberge de la Lune. Ma fille y serait fort mal, mais vous y serez fort bien. Nous travaillerons ensemble et vous réglerez votre montre sur la mienne...

L’ukase de M. Wallers marqua la fin des temps heureux. Le descendant des barons Atranelli songea que la «vie noble» coûte cher et que sa bourse était plate. Le terne qu’il poursuivait, au lotto, depuis cinq ans, ne voulait pas sortir. La douloureuse obligation du travail s’imposait. Angelo fit bon visage à mauvaise fortune.

A ce moment, M. Wallers était dans la fièvre de ses noces avec Pompéi. Il redécouvrait la ville. Il la possédait par les yeux et par la pensée.

M. Weiss, de Munich, M. Hoffbauer, de Dusseldorff, M. Stremsoë, de Christiania, et ses quatre filles blondes, le vieux petit abbé Masini, de Turin, les frères Barrington, de Londres, enfin le colossal peintre russe dont personne ne pouvait prononcer le nom,—tous ces gens qui transformaient en Babel l’auberge de la Lune, qui vivaient à Pompéi, de Pompéi, et pour Pompéi, étaient devancés, le matin, par M. Guillaume Wallers, à l’ouverture de la porte Marine. Quelquefois, il traînait avec lui Angelo, réveillé bon gré mal gré.

Et l’étude commençait, méthodique et minutieuse. Les carnets de notes gonflaient les poches du savant. Il s’embusquait à tous les carrefours, avec son appareil photographique. L’architecture, d’abord, l’intéressait... Il lui accordait un mois; puis deux mois pour la peinture et la sculpture; deux autres mois pour les objets usuels, les bijoux, les inscriptions.