Le plan de l’ouvrage était fait, mais cet ouvrage comportait deux cent cinquante illustrations—dessins, gravures, aquarelles en couleurs—qui représentaient une année de travail pour Angelo. Et M. Wallers n’entendait pas qu’un dessinateur inexact compromît l’heureux achèvement, et la publication opportune du chef-d’œuvre.
Il lâchait Angelo vers onze heures et le retrouvait à une heure, pour la collation. Après le café, saint Janvier lui-même, escorté de toutes les âmes du purgatoire, n’eût pas décidé le peintre à reprendre ses pinceaux. Cigarette, bavardage, flânerie... M. Wallers accordait une heure à la paresse napolitaine; mais, l’heure écoulée, il donnait le signal... Et l’on retournait aux ruines.
Quelquefois, en passant à la porte Stabienne, on appelait M. Spaniello qui habitait un villino blotti contre le rempart. Angelo s’en allait seul par les rues déjà tièdes. Il s’arrêtait devant toutes les maisons fameuses, devant tous les jardinets où M. Spaniello avait replanté, dans les trous authentiques, les oléandres et les violettes, le lierre et l’iris; il causait avec tous les gardiens, et, quand des touristes passaient, les étrangères un peu jolies apprenaient ce qu’est l’œillade napolitaine, le regard de velours noir qui glisse de côté, entre les cils, et qui appuie, qui insiste, qui dit: «Je voudrais bien...» et quelquefois: «Voulez-vous?...»
Il rêvait à des aventures... Souvent, il entrait dans la baraque où le placide Gramegna construisait des villas romaines, hautes de quinze centimètres, en cire, en plâtre, en bois, et si complètes que pas un chapiteau, pas une brique, pas une dalle, pas un morceau de mur en faux marbre—troisième style!—du modèle original, ne manquait à la copie... Gramegna était ravi de voir Angelo, mais il n’avait rien à lui dire, excepté les accidents survenus à telle colonnade, fabriquée avec de petits morceaux d’os, à tel jardin, d’un décimètre carré, taillé dans du liège et peint en couleur de verdure et de rocaille. L’excellent Gramegna était comme l’excellent Spaniello, un maniaque, doucement envoûté par Pompéi. Ses ambitions, ses amours, toute son existence d’homme jeune, tenaient dans l’enceinte ruinée, entre la porte du Vésuve et la porte de Stabies, entre la porte d’Herculanum et la porte de Nola.
Angelo lui demanda un jour s’il était amoureux...
—J’ai une maîtresse, répondit Gramegna effrontément.
Et il ajouta, avec un bon rire:
—Tu la connais. Elle loge dans le petit musée, près de la porte Marine... On peut l’y voir, toute nue, comme Vénus. Et pas une Napolitaine n’a des reins plus élégants et des jambes plus fines.
Il parlait du célèbre moulage qui reproduit la forme d’un jeune corps féminin dissous dans la cendre durcie.
Angelo ricanait: