—Si ça te suffit!

Et il insinuait que Pompéi «manquait de femmes».

—Allons donc! A l’auberge de la Lune...

—Des Walkyries, énormes et blanches, de véritables icebergs... Elles me glacent le sang A force de les voir, je me sens devenir phoque... Non, Gramegna, celle que j’aimerais...

—Celle que tu aimerais, Angè, n’est pas pour toi!...

Gramegna recommençait à tailler son liège, à pétrir ses boulettes de cire, et Angelo s’en allait.

Il transportait son chevalet et son escabeau de la maison du Faune à la maison du Poète magique, des «Amours dorés» aux «Noces d’argent», des Thermes au Forum triangulaire... Et partout, il traînait un regret et un désir qui le faisaient jurer tout bas... Mais quand il s’était décidé à travailler, la beauté du lieu, le plaisir presque sensuel de tripoter la couleur, l’échauffaient d’une fièvre imprévue. Pompéi s’animait sous ses yeux, écartait ses voiles de cendre, offrait sa chair brune, son visage éclatant et fardé. Tous ces gris fins, ces roux dorés, ces jaunes somptueux, ces laques noires, tout ce cinabre chantant, toute cette polychromie des colonnes, des murs, des pavements, pénétrait Angelo, qui la reflétait en lui, comme un miroir, et devenait, suivant son expression même, «tout plein de couleur en dedans». Il buvait la couleur; il la goûtait; il croyait l’entendre vibrer dans l’air limpide, vibrer dans son sang et dans ses nerfs... Alors, le travail redouté devenait une jouissance. Angelo lavait ses pochades avec une adresse et une célérité merveilleuses, car il savait tous les «trucs» du métier. Il avait du talent, mais il avait surtout ce que les peintres appellent de la «patte»... Puis cette ardeur tombait tout d’un coup. Angelo bâillait, allumait une cigarette et chantonnait «Capille nire» ou «Luna nova». Son âme éteinte ne reflétait plus que l’ennui.

Les fins de journée surtout étaient lugubres. Quand les derniers visiteurs avaient franchi les tourniquets, Angelo n’était pas libre de partir en laissant ouverte, derrière lui, quelque maison précieuse. Il devait attendre le custode qui fermerait les portes et les grilles... Parfois, seul dans un petit jardin, il suivait sur les murailles peintes la remontée de la lumière, toujours plus oblique et plus rouge. Bientôt, les crêtes calcinées, les chapiteaux des colonnes, s’empourpraient sur le bleu verdissant du ciel. Les chambres, dont on avait refait la toiture, s’emplissaient d’une ombre inquiétante... Les nymphes des fresques mouraient dans cette ombre, et les amphores de terre cuite, dressées contre la paroi, devenaient de mystérieuses femmes aux longues jambes serrées... Ces amphores troublaient Angelo. Il se rappelait des histoires de goules et de stryges que sa nourrice calabraise lui avait contées dans sa petite enfance. Pompéi païenne est tout imprégnée de péché; l’eau bénite n’a jamais touché ses dalles; les démons de la luxure habitent ses réduits secrets où des courtisanes et des jeunes hommes mêlent leurs corps académiques!... Un bon chrétien ne se sent pas tranquille, le soir, dans ce lieu hanté par des âmes qui n’ont pas connu Jésus-Christ. Angelo ne faisait pas de bravade, puisqu’il était seul; les vieilles Peurs superstitieuses lui passaient des doigts glacés dans le dos. Alors, simplement, il esquivait un signe de croix, baisait son pouce, et invoquait son patron, l’ange Michel...

Enfin, ne tenant plus en place, il sortait dans la rue, nerveux comme un chat, tout crispé d’horripilation, et il écoutait le silence. Son ouïe hallucinée croyait reconnaître un glissement de voiles, un rire fêlé... Rien... Le Vésuve, au bout de la rue, élevait sa croupe crevassée, qui semblait venir en avant. Une odeur de narcisse montait des jardins, odeur puissante et subtile où se mêlaient un parfum d’éther et un très léger relent de cadavre...

Le crépuscule versait sa cendre sur la cendre...