On arriva enfin chez le gantier qui était un tout petit gantier, dans une boutique noire, au bout d’une impasse. Salvatore leva les bras au ciel:
—Don Ciro Torelli, ami cher!... comment va la santé?... et la signora Torelli, votre femme?... et vos jolis enfants?...
Le gantier se répandit en discours, anecdotes, proverbes, donna des recettes de remèdes et critiqua le gouvernement... Après une heure de palabres, il ouvrit ses boîtes de gants. Alors, plein d’un zèle amical, Salvatore défendit les intérêts de Marie, marchanda sou par sou, perdit une autre demi-heure en débats et fut tout glorieux d’obtenir une réduction de deux francs quarante centimes.
La même scène recommença Corso Umberto, chez le cordonnier, qui parla interminablement de tous les pieds de tous les di Toma qu’il avait chaussés dans sa vie déjà longue. Il voulut vendre à Marie des bottines de grande toilette, à tige haute, en cuir verni vert amande, ou rose, ou rouge cardinal: «Mais quelle belle chose! voyez!... Est-ce élégant? Est-ce tchic!...» Salvatore approuvait... Marie protesta... Enfin, après des essayages et de longs débats—avec intermèdes d’historiettes et de considérations politico-religioso-sociales—elle acheta deux paires de souliers et s’en alla fatiguée, étourdie, avec Salvatore, rayonnant. Il avait obtenu un rabais de trente-trois sous!
Le lendemain, à son réveil, Marie fut bien étonnée de recevoir une lettre d’Angelo. Le papier sentait fortement la cigarette et portait une fleur bleue collée à ses quatre coins, «hommage de la flore de Pompéi à la plus belle des Françaises». L’écriture était ornée, le style galant, le sens très mystérieux. Angelo pensait que la «gentille et belle dame» serait heureuse d’avoir quelques nouvelles de son père bien-aimé, lequel était toujours mélancolique. Certes, Angelo faisait plus que l’impossible pour le consoler, et pourtant lui-même, infortuné, avait bien besoin de consolations...
Marie montra cette lettre à Salvatore.
—Moi aussi, dit le sculpteur, j’ai reçu une lettre d’Angelo. Il me prie d’aller voir aujourd’hui un de mes modèles, un certain Ciccio, bonne gouape de camorriste, qui loge chez sa mère, une honnête femme, très pauvre, quand il n’est pas en prison, et je dois, ce soir même, avertir Angelo si j’ai trouvé l’oiseau dans le nid... Mon frère a donc besoin d’un modèle, et de ce modèle?
—Probablement... Voulez-vous m’emmener chez la mère de Ciccio?
—Vous, madame Marie?... C’est impossible.
—Il y a un danger?