—Non, mais les vieilles rues de la vieille Naples!... Enfin, si vous le désirez, je veux bien vous conduire dans cette Naples qui est mienne, que je connais, pierre par pierre, et presque homme par homme... Prenez une robe courte et foncée, mettez du parfum à votre mouchoir et cachez vos bijoux...
Le temps avait bien changé depuis la veille. Le sirocco soufflait une haleine d’orage et le soleil luttait vainement contre les vapeurs épaissies. Salvatore et Marie allèrent en voiture jusqu’à San Lorenzo.
La mère de Ciccio devait habiter tout près de là, dans la rue San Gregorio Armeno, ou dans la rue San Biagio ai Librai, ou dans la rue dei Panettieri. L’adresse était vague, mais Salvatore savait que la bonne femme était brodeuse en ornements d’église et que son plus jeune fils travaillait chez un mouleur.
Or, la rue San Gregorio Armeno appartient aux artisans et aux industriels qui décorent les églises. Ils logent, côte à côte, dans les boutiques basses et sombres, au rez-de-chaussée de ces vieux palais qu’emplissent les familles ouvrières. Un chrétien très riche, très pressé, qui ne craindrait pas le goût napolitain, pourrait en moins d’une heure choisir tout le mobilier et toute la parure d’une cathédrale sans quitter la rue San Gregorio Armeno. Le ciseleur et monteur en bronze lui offrira un assortiment de candélabres, de tabernacles, de bouquets d’autel en simili or ou argent; le mouleur proposera les christs et les madones, d’un blanc brutal, qui iront, chez son voisin, le peintre, recevoir les couleurs riantes de la vie, et que les brodeuses d’en face vêtiront de soie fleurie et dorée.
Salvatore s’arrêta chez les mouleurs qu’il connaissait particulièrement. Il affectait, par gentillesse, de les traiter en artistes, en confrères. Ces gens lui apprirent que le jeune Gennaro Cocumella avait délaissé le plâtre pour le commerce des ex-voto,—au bout de la rue, le cinquième magasin à gauche, chez don Pasquale di Rosa!
Salvatore et Marie continuèrent leur chemin, sous le feu croisé des regards qu’échangeaient les petites brodeuses, assises presque dans la rue, les teinturiers en fleurs accroupis sur le trottoir, lavant leurs mains violettes au ruisseau, les fleuristes qui assemblent ces fleurs teintes en bouquets et en couronnes. Le «magasin» de don Pasquale était un simple éventaire dans une sorte de renfoncement, près d’une imposante boutique où un homme hilare vendait des cercueils de toutes tailles, laqués de blanc, laqués de noir, dorés, argentés, avec de belles fleurs artificielles, des choux de tulle, des flots de rubans. De loin, à travers les vitres, on aurait dit des pianos et des petits meubles d’agrément chargés de corbeilles à l’occasion d’un mariage. Trois ou quatre de ces cercueils étaient posés dehors, dressés contre la muraille, pour engager la clientèle, et toute la population du quartier avait admiré la bière capitonnée en satin blanc,—un vrai nid de jeune mariée!... Seul, don Pasquale di Rosa était sincèrement attristé par ce mobilier funéraire qui faisait saillie sur le trottoir et dissimulait en partie son «magasin». Les dévotes, en revenant de San Gregorio, dépassaient sans les apercevoir les chapelets en noyaux de dattes, les dizaines en mosaïque, les rosaires d’ambre et de corail teint, et la collection bien complète et vraiment élégante des ex-voto. Il y en avait pour tous les goûts, pour toutes les bourses, pour toutes les circonstances, en plâtre, en cire, en bois, en celluloïd, en métal argenté. Les dames stériles, qui avaient obtenu la fécondité, les mères, qui avaient voué un enfant malade à la Madone, pouvaient acquérir des poupons emmaillotés, sans bras, tout pareils à des larves de vers à soie,—ou à ces fromages de Caccio-Cavallo, d’un blanc jaune, étranglés par une ficelle qui leur fait une espèce de tête. Les infirmes, les malades guéris, trouvaient aisément la figuration en cire de l’organe préservé, grâce à l’intercession miraculeuse de la Madone du Carmel ou de la Madone du Rosaire, de sainte Agathe, de saint Cyr ou de saint Antoine. Et quel beau choix de nez, de bouches, d’oreilles détachées, de jambes avec ou sans cuisse, de seins jumeaux, bien ronds et bien bombés, aux pointes vermeilles, de dos creusés par un sillon, de ventres douillets au nombril rose et creux, de séants mêmes! si naïfs qu’ils n’étaient point obscènes. Enfin, aucune pièce ne manquait à la collection, si quelques-unes manquaient à l’étalage. Don Pasquale, dans sa sollicitude, n’avait pas oublié que la Vierge, dûment invoquée, peut épargner à ses dévots les suites d’une imprudence amoureuse et l’inimitié de Vénus.
Ce digne commerçant, jaune, mince et penchant comme un cierge de cinq sous, expliqua longuement à Salvatore que le jeune Gennaro était en course, que sa sœur Nannina faisait soigner à l’hospice sa joue coupée par le rasoir d’un amant, et que Giuseppina, leur mère, demeurait maintenant dans un vicolo du Carmine...
—Nous irons au Carmine.
—Je vous conduirai moi-même! La portière gardera mon magasin... D’ailleurs, on ne fait plus d’affaires en ce moment... La foi se meurt... Naples n’est plus Naples... Tout l’argent va aux somnambules, aux devineresses, aux assistés... Qui pense encore aux saints?... Antoine a des clients... François se maintient... mais les autres?... Si sainte Anne n’était pas la patronne de la Camorra, vous ne verriez plus tant de gens habillés de vert... Allez, tout ça finira mal! Dieu se lassera... Le Vésuve est tout près de Naples! Et, reprenant un ton commercial:
—Si madame, qui est si jolie, veut acheter un petit souvenir? Si madame a une dévotion particulière?... Quoi! pas un vœu, pas une grâce à demander?... Madame ne souhaite pas un bel enfant, un amant fidèle?... J’ai là des breloques contre le mauvais œil, des cornes, des mains, de petits balais, dernière nouveauté... Madame préfère un tableau? Ces peintures, faites à la main, en couleurs fines, par un artiste célèbre, représentent les principaux accidents qui peuvent arriver au cours de la vie... Voilà la chute de cheval, l’écrasement sous l’automobile, l’attaque nocturne, l’empoisonnement par les champignons... Voilà la petite fille qui tombe dans le puits. Ses parents sont à genoux; les pompiers lancent des cordes; la Madone apparaît dans le ciel... Voilà...