—Vous n’avez pas honte, bâtards, enfants de prêtre?...
Salvatore et Marie, engagés dans le dédale infect des ruelles, aperçurent enfin le campanile sombre et baroque, la petite coupole en céramique jaune du Carmine.
Devant eux la place du Marché s’étendit, désolée, défoncée, souillée d’immondices, avec des pavés de lave grise en tas, des parapluies verts ou rouges fichés dans le sol, abritant quelques marchands de fruits, de chiffons ou de ferraille. Les deux obélisques commémoratifs de la grande peste piquaient ce long espace presque vide où tient toute la tragique histoire de Naples, entre des maisons lépreuses, une église et une prison. Là, Conradin fut décapité. Là, Masaniello souleva la plèbe en émeute.
Elle était sinistre, cette place, et laide sous le ciel où roulaient des volutes de vapeurs obscures et chaudes comme des exhalaisons d’un volcan. On sentait derrière ses maisons affreuses d’autres maisons plus affreuses, et d’autres encore, à peine séparées par les puits obscurs des vicoli, tout un entassement de pierres fétides et d’humanité animale. C’était vraiment un cercle de l’enfer, le royaume de la Misère, reine affamée, squelette en haillons, qui trône dans une âcre odeur de pourriture et d’ammoniaque...
L’envers de Naples, l’envers du pays bleu!
Mais les nuages pâlissent, et, dans la vapeur plombée devenue blanchâtre, un rayon glisse comme une épée qui agrandit le trou bleu... Le soleil s’efforce. Il triomphe. Un phare splendide s’allume au sommet du Carmine. Les vitres sales sont des brasiers ou des miroirs; la poussière est un or vaporeux qui monte; les ternes guenilles suspendues changent de couleur. Des blancs purs, des verts bizarres, des rouges magnifiques, des bleus fanés et doux palpitent, et, dans le plus infâme des vicoli, une voix de femme se met à chanter, joyeuse et rauque...
Le lendemain fut une journée à surprises. Marie reçut une nouvelle lettre d’Angelo. Des phrases italiennes, fleuries de superlatifs et de points d’exclamations, ornaient le texte français, comme des festons et des guirlandes. Et le sens de ces phrases était si transparent que Marie, stupéfaite, laissa tomber sur ses genoux la lettre et l’enveloppe toute pleine de narcisses effeuillés...
Mais non!... elle se trompait!... Elle voulait s’être trompée... Elle interprétait faussement ces expressions trop tendres où elle retrouvait l’habituelle emphase italienne... Un homme qu’une femme n’a jamais encouragé, d’aucune manière, qui n’a aucun espoir d’être accueilli ou même écouté, ne risque pas un refus, surtout quand cet homme est séduisant, qu’il a le goût, l’habitude et la faveur des femmes... Angelo ne manquait pas d’expérience. Il ne pouvait confondre la cordialité d’une amie avec le manège d’une coquette...
Mais il ne se rendait pas compte, très exactement, du sens qu’une étrangère peut donner à certaines attitudes et à certaines paroles. Il «mettait des dièzes» comme Santaspina. Lorsqu’il s’enhardissait trop et qu’un froid passait entre Marie et lui comme un petit souffle du nord, il esquivait la «gaffe» imminente... «Excusez, madame Marie! j’ai dit quelque sottise? C’est que je l’ai dite avec mon cœur, et mon cœur italien ne sait pas encore sentir à la française... Mes sentiments comme mes paroles ont l’accent de mon pays que vous trouvez encore un peu ridicule... Moi, je ne songe pas au ridicule! Je ne suis pas un Français...» Le ton était si franc, le regard si candide, le geste de la main posée sur le cœur était si comique et si gentil, que Marie était désarmée...
Elle pensait aussi qu’Angelo n’était pas «du monde» quoiqu’il parlât beaucoup des barons Atranelli. Petit bourgeois de Naples, un peu bohème, un peu rapin, et, à vrai dire, point du tout «élevé», il confondait la galanterie et la politesse... Tant de Français, surtout dans le Midi, font la même confusion! A toute femme, il eût servi le même régal de douceurs. Il disait: «Vous êtes belle... Vous êtes divine... Je rêve de vous nuit et jour!...» comme il eût dit: «Charmé de vous connaître, madame!...» Et ses regards brûlants, ses soupirs, ses allusions à une tristesse qui l’accablait, à un secret enfermé dans son âme, à la mort qu’il eût volontiers soufferte pour assurer la félicité de certaine personne véritablement angélique, tout ce galimatias, toute cette camelote sentimentale, ce n’était pas le désir, ce n’était pas l’amour!... C’était une mode locale, un «produit du pays», comme les chansons, le sanguinaccio, le corail teint et la lave travaillée!...