Il lui semblait discerner, dans le livre de ce Noël Delysle, la marque d’un esprit pareil au sien. Elle se reconnaissait un peu dans la «rebelle» dont il esquissait le portrait... Elle se disait:

«Voilà un homme qui me comprendrait... J’ai accepté le servage domestique; je n’ai pas rompu tout à fait le «fil de laine», mais je me suis sentie maîtresse de mon cœur et de ma personne... Ce n’est pas un vil sentiment d’intérêt, ce n’est pas la crainte de l’opinion qui me retiennent dans ce mariage, dans ce triste mariage où je porte un double fardeau... Je ne veux pas quitter mon pauvre Pierre, mais je ne peux pas vivre sans bonheur, je ne peux pas...»

Elle lut encore:

«Rêver la liberté de l’amour, en conservant le mariage sous des formes nouvelles, moins rigoureuses, délivrer les hommes et les femmes de l’obligatoire hypocrisie, reconnaître leur droit d’arranger leur vie comme il leur plaît en acceptant toutes les responsabilités de leurs actions, mettre dans les relations des sexes plus de loyauté, plus d’indulgence, est-ce donc encourager la débauche? Est-ce détruire la pudeur de la femme? Non. Qu’une femme connaisse le prix de sa personne, la gravité du don qu’elle fait, qu’elle ait de l’amour et des conséquences de l’amour une idée claire, haute, grave, si cette femme a l’esprit et le corps sains, elle sera bien armée contre les tentations de débauche... Et, si elle se trompe dans son choix, elle saura que son erreur n’est pas infamante, qu’elle ne la traînera pas, toute sa vie, comme un boulet, et qu’elle pourra mériter l’estime et l’amour d’un honnête homme.

»Cela suppose une totale révolution de nos mœurs?... Mais elle est à moitié faite, elle se fait tous les jours, cette révolution! Que de préjugés disparus, déjà!... La réprobation des «honnêtes gens» ne frappe plus ni l’enfant naturel, ni la femme divorcée; on tolère, on excuse certaines unions libres, et telle femme s’est acquis par le prestige du talent le droit de vivre à son gré,—ce droit qu’on reconnaissait naguère aux grandes actrices seulement!... Ce sont les symptômes d’un état de choses qui...»

—Madame veut acheter ce livre? demanda un commis qui trouvait sans doute que la lecture avait trop duré.

Josanne devint pourpre... Elle répondit spontanément:

—Oui.

—C’est trois francs...

Trois francs! Et l’on était à la fin du mois... Josanne sentit la pointe d’un remords; mais elle ouvrit son porte-monnaie. Le commis enveloppait le livre.