»Mais l’homme s’est avisé que cette prétention de la femme était dangereuse pour l’ordre établi, l’équilibre de la société, la famille, les mœurs, la religion... Trop tard!... Si toutes les travailleuses ne sont pas des affranchies, toutes, déjà, sont des rebelles... Rebelles à la loi que les hommes ont faite, aux préjugés qu’ils entretiennent, à l’idéal suranné qu’ils imposent à leurs compagnes... Les femmes ont rompu le fil de laine que filèrent les aïeules et qui, si léger, fut parfois si lourd aux âmes mal résignées: elles ont laissé la quenouille, l’aiguille et le miroir—et avec eux les vertus passives et les vaines frivolités. Elles ne pensent plus qu’il suffise d’être une femme chaste pour être une honnête femme, et elles ne se croient pas déchues parce qu’elles ont aimé plusieurs fois...
»On voit s’ébaucher déjà cette morale féminine qui ne sera plus essentiellement différente de la morale masculine. La femme, que le christianisme a lentement façonnée au sacrifice et à la résignation, commence à se croire dupe. Dieu ne la console plus; l’homme ne la nourrit plus. Il lui faut compter sur elle-même, et, puisque le travail, bon gré mal gré, l’a faite libre, elle réclamera bientôt tous les bénéfices de la liberté.
»Les termes du contrat conjugal seront changés par cela même que la femme pourra vivre sans le secours de l’homme, élever seule ses enfants. Elle ne demandera plus la protection et ne promettra plus l’obéissance. Et l’homme devra traiter avec elle d’égal à égale—disons mieux: de compagnon à compagne, d’ami à amie.—Leur union ne subsistera que par la tendresse réciproque, l’accord toujours renouvelé des pensées et des sentiments, la fidélité libre et volontaire, et cette parfaite sincérité qui permet l’entière confiance. Déjà les ménages sont nombreux où le mari trouve dans sa femme son associée, sa confidente, la collaboratrice de ses travaux, la complice dévouée de ses ambitions. Aucune femme, plus que la Française, n’est apte à ce beau rôle...»
Ici, l’auteur examinait les transformations probables du mariage, déjà modifié, très profondément, par le divorce... Josanne devinait, à l’ironie discrète de certaines phrases, qu’il n’avait pas beaucoup de respect pour les vieilles formes et les vieilles formules, et que les «réalités vivantes» l’intéressaient bien autrement que les entités sacro-saintes.
«Quel est ce monsieur que les préjugés n’aveuglent pas?...»
Elle regarda le nom: «Noël Delysle...» Et tout de suite, sans aucune raison, elle imagina un homme au visage sérieux et fin, prunelles bleues et barbe grise, qui habitait une antique maison, près de la Sorbonne...
Elle ne sentait plus l’ennui de l’attente, et la fatigue de rester debout, elle oubliait Maurice... Elle pensait...
«Comme c’est vrai, tout ça!... Je demanderai le livre à mademoiselle Bon.»
Mademoiselle Bon s’occupait des syndicats, des congrès, des mutualités, des œuvres d’assistance, tandis que Josanne, au Monde féminin, faisait un peu de tout, de la mode, de la bibliographie, la «Petite Correspondance» et les «Menus de la semaine».
Néanmoins, elle s’intéressait aux idées, et la question dite «féministe» lui était devenue familière... Elle avait l’esprit net et hardi, l’imagination généreuse, avec un sang chaud, et des nerfs vibrants, qui la disposaient à l’enthousiasme... Mais, très Française et très Parisienne, elle avait le sens du ridicule et l’horreur des déclamations. Elle ne se payait point de mots et, jusque dans les contradictions de sa vie, elle demeurait sincère avec elle-même.