Josanne, la tête vide, les jambes fléchissantes, s’accotait à l’éventaire de la librairie Marpon. Les livres, dans leur robe jaune ou blanche, sollicitaient la curiosité des passants. Quelques-uns s’ornaient de dessins galants ou de photographies d’après nature. Ce n’étaient que jupons troussés, bas noirs, pantalons, corsets délacés, gorge au vent,—le déshabillé plus obscène que le nu, la pornographie pénible et sans grâce.
«Ça, l’amour?» pensait Josanne...
Elle n’était pas bégueule; la franchise d’un trait, la nudité d’un mot ne l’offusquaient point, mais elle aimait: elle avait la délicate pudeur de la femme amoureuse, et la volupté lui paraissait une chose secrète et redoutable qu’elle et son amant connaissaient seuls.
Elle prit un roman, au hasard, le feuilleta, le referma. Elle parcourut un volume de critique qui l’ennuya et un recueil de poèmes mystiques bêtes comme des fleurs en papier...
«La Travailleuse... C’est le livre que j’ai vu sur la table de mademoiselle Bon... Encore un roman féministe... ou antiféministe... C’est la mode!»
Non, ce n’était pas un roman: c’était une longue et minutieuse étude sur les professions et métiers féminins. Il y avait beaucoup de chiffres, et des notes, et des citations, et des tableaux statistiques.
Josanne lut quelques pages au hasard: l’Ouvrière d’usine... l’Employée... la Femme et les Carrières libérales... la Concurrence féminine et ses Conséquences économiques... Esquisse d’une nouvelle moralité féminine.
Cela, c’était le dernier chapitre, la conclusion.
«... Que le travail des femmes soit un bien ou un mal, je l’ignore et l’avenir seul nous le dira, mais c’est une nécessité que la femme subit sans l’avoir désirée, c’est un fait qui s’impose et qu’il nous faut accepter avec toutes ses conséquences. Et la plus importante de toutes, c’est la révolution morale qui paraît être l’effet et non la cause de la révolution économique.
»Ce n’est point parce que la femme s’est affranchie moralement qu’elle a souhaité conquérir son indépendance matérielle. A l’usine, à l’atelier, au magasin, au bureau, à l’école, au laboratoire elle eût préféré, peut-être, l’amour protecteur de l’homme et les tendres servitudes du foyer. Mais l’homme a fermé son foyer à la fille pauvre... Et la fille pauvre, qui répugne à se vendre et ne consent pas à mourir de faim, a essayé de vivre hors du foyer, sans le secours de l’homme. Elle est donc allée où elle pouvait gagner sa vie, dans le domaine réservé de tout temps à l’activité féminine, et elle a envahi bientôt le domaine réservé à l’activité masculine... Elle a mis son orgueil à donner tout son effort, à employer toutes ses énergies, à développer sa personnalité. Et elle s’est aperçue, alors, qu’elle avait mérité, qu’elle pouvait conquérir autre chose que le pain quotidien, les vêtements et le logis: l’indépendance morale, le droit de penser, de parler, d’agir, d’aimer à sa guise, ce droit que l’homme avait toujours pris, et qu’il lui avait refusé toujours.