Il n’avait pas d’amis intimes. Sa mère était morte depuis longtemps, et son père, ex-conseiller à la cour de Poitiers, vivait dans une maison de campagne au bord de la Vonne, entre Lusignan et Pamproux. Rien, dans les paroles et les pensées de Noël, ne trahissait la secrète influence d’une femme aimée.

Il était seul, libre, heureux de l’être.

Pourtant il n’était pas un sauvage. Il aimait Paris, qu’il traversait avec plaisir et quittait sans regret. Il allait beaucoup au théâtre et dînait en ville presque tous les jours. Parfois il racontait à Josanne la soirée de la veille, et, emporté par son récit, il disait:

—Il y avait près de moi une bien jolie femme...

Josanne, revenue dans son petit logement, imaginait M. Delysle assis à une table somptueuse, près d’«une bien jolie femme». Que disait-il?... Quel air avait-il?... Ressemblait-il au Noël qu’elle connaissait? Fixait-il sur sa voisine ce regard clair, brillant et droit comme une épée dont Josanne sentait encore le contact immatériel?

Blottie dans son fauteuil d’osier, engourdie par la chaleur entêtante et le sifflement monotone de la cheminée à gaz, Josanne laissait glisser sur ses genoux le livre entr’ouvert, la broderie commencée...

Elle pensait:

«Le dîner est fini, maintenant... Les hommes sont au fumoir; les femmes sont au salon. Je suis sûre que monsieur Delysle cause avec les femmes...»

Ou bien, d’autres soirs, elle songeait que son nouvel ami était seul, comme elle, entre la lampe et le foyer, dans cet appartement de la place des Vosges dont il vantait les hautes fenêtres, les boiseries, les vieux meubles.

«Je ne le verrai jamais chez lui... Quel dommage! Il n’y a pas d’amitié parfaite sans intimité, et l’intimité est bien difficile entre un jeune homme et une jeune femme... Mais, peut-être, cela vaut mieux... Nous ne vivons pas dans le même monde. Nous serons séparés, forcément, par ses longs voyages... Tôt ou tard, il se mariera... Qu’il reste donc au seuil de ma vie! Je veux m’épargner une déception, et je serai, avec lui, très cordiale, mais très prudente...»